Okja : Netflix parvient à bon porc

Ca hurle avant même la première réplique. Applaudissements et sifflets se disputent l’apparition du logo Netflix dans le Grand Théâtre Lumière puis résonne la voix amplifiée de Tilda Swinton en PDG exaltée de la firme multinationale Mirando. L’actrice glaçante, fascinante, carré blond et appareil dentaire étincelant, parvient à ramener le calme et le film se déroule avec une virtuosité folle, alternant montagnes coréennes nimbées de brumes, forêts retirées où s’ébat l’immense cochon Okja et courses poursuites de Seoul à New York, dans ces forêts de bétons grisâtre qui se ressemblent.

La bête tient à la fois du porc monstrueux et de l’hippopotame au regard bovin, c’est surtout une prouesse technique. L’animal est bel et bien une créature de chair que la jeune Mija câline, que la multinationale enlève, torture, qui crie, qui hurle, qui pleure, qui bouleverse et pourtant qui n’existe pas. Si le gros et couteux Okja est sorti tout droit du carnet de chèques de Netflix alors la polémique est vaine.

On a eu vite fait de décrire Okja comme un film dénonçant la cruauté de l’industrie agroalimentaire, le grand capitalisme devant lequel les Etats baissent la tête. C’est vrai. C’est horriblement réducteur. Joon-Ho Bong parvient à fondre dans un même alliage ce qui fait la raison d’être du cinéma et de ce festival où les kilomètres de tapis rouge conduisent parfois à de grands films : une maitrise formelle qui tient du plus pur des cinémas d’auteur, l’action d’un film grand public, une histoire captivante, de l’humour, des instants déchirants, de grands personnages pour de grands acteurs... Alors lorsque les lumières se rallument et que l’on applaudit l’équipe du film on se dit que Joon-Ho Bong a réussi, qu’il a fait le pont entre cinéma d’auteur et cinéma populaire, qu’a explosé cette frontière un peu crétine. On se souvient avec amertume que le film ne sortira pas en salle où il aurait tout pour triompher. L’équipe reçoit les applaudissements, la larme à l’œil comme il se doit, chaque visage qui apparaît sur le plus grand des écrans est applaudi, Tilda Swinton en capitaliste double, Jake Gyllenhaal en scientifique télégénique déchu, la jeune Geo-Hyun Ahn lancée à la poursuite de son Okja qui ce soir n’est pas dans la salle mais que l’on applaudit aussi. Au moment de quitter la salle les visages grimacent, on se glisse à l’oreille que Almodovar s’est lié les mains en déclarant ne pas concevoir distinguer un film qui ne sortirait pas en salle. Dans Okja il y avait tant à distinguer.

Emile Drousie et Pierre Lozano

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