Pentagon Papers ou l’Apologie du Journalisme

Steven Spielberg / 1h55 / Sortie en salle le 24 Janvier 2018. Synopsis: Première femme directrice de la publication d’un grand journal américain, le Washington Post, Katharine Graham s'associe à son rédacteur en chef Ben Bradlee pour dévoiler un scandale d'État monumental et combler son retard par rapport au New York Times qui mène ses propres investigations. Ces révélations concernent les manœuvres de quatre présidents américains, sur une trentaine d'années, destinées à étouffer des affaires très sensibles… Au péril de leur carrière et de leur liberté, Katharine et Ben vont devoir surmonter tout ce qui les sépare pour révéler au grand jour des secrets longtemps enfouis… « The only way to protect the right to publish is to publish » Ben Bradlee.   À l'heure du gouvernement Trump et des "fake-news", Steven Spielberg décide de faire de la résistance avec son dernier chef d'œuvre en date, Pentagon Papers. Ainsi, il se soulève en ce mois de Janvier 2018 contre médisances, invectives et calomnies d'un Président des États-Unis incontrôlable et trop limité pour comprendre, après un an d'exercice pourtant, qu'il est à la tête de la plus vieille démocratie de notre ère, celle des Pères Fondateurs, du Bill Of Rights et des Checks And Balances. Film engagé et poignant, Pentagon Papers s'attaque à une affaire des années 1970 pour défendre la liberté d'expression d'aujourd'hui et l'indépendance de la presse de demain. Avec un casting hors du commun, The Post ne cesse de faire parler de lui depuis décembre et ce, dans le monde entier. Après une première à New York, à Londres puis à Paris, le temps est enfin venu de découvrir cette fameuse ode au journalisme et à la démocratie. En quoi cette nouvelle œuvre de Spielberg est-elle une vraie leçon de cinéma ?   Aborder des thématiques intemporelles. Rappeler que le combat pour les libertés n'est pas terminé. Défendre les droits des journalistes américains alors que les outrageuses paroles d'un chef d'État méprisant et irrespectueux s'imposent tel un leitmotiv perpétuel. Le titre 'Hanksien' qui conviendrait bien serait "Il faut sauver le journalisme" (en rappel à Il faut sauver le soldat Ryan). On ne saurait le répéter, ce film sort réellement au bon moment...mais sa réalisation n'a pas toujours été assurée et n'est que le fruit d'un contretemps. Alors que la mise en place des effets spéciaux pour Ready Player One (son prochain bijou de science-fiction) prend plus de mois que prévu, Steven décide d'entreprendre un projet (alors qu'il a du temps "libre"). Lorsqu'il découvre la fascinante histoire de deux journalistes du Washington Post au début des années 70, celle de Katharine Graham et de Benjamin Bradlee...celle où ils se retrouvent dans un dilemme de taille entre finir leur existence derrière les barreaux ou révéler la vérité aux Américains et plus largement au monde en ce qui concerne les révélations classées X qu'ils détiennent sur la guerre du Vietnam...C'est dans ce scénario là qu'il se lance. La liberté de la presse, voici donc la première notion mise en lumière dans The Post. Plus largement, le concept même de démocratie y est soigneusement étudié : "Le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple" comme dirait le 16e Président des États-Unis, Abraham Lincoln, est minutieusement remis en question dans le long-métrage par le prisme d'un Ben Bradlee se battant pour révéler au peuple la vérité qu'il mérite. Si le droit de publier des informations est en théorie assuré depuis le 4 mars 1789 et l'entrée en vigueur de la "Loi Suprême" des US, il s'avère, qu'en pratique, révéler le contenu de documents confidentiels s'opposant au gouvernement en place est une décision bien dangereuse. Par ailleurs, le film n'hésite pas à questionner la position des journalistes et investigateurs au sein de la société. Il souligne notamment leur dépendance, leurs liens très proches avec certains dirigeants. On se rappellera dès lors la phrase de Bradlee en parlant de Kennedy "I never thought of Jack as a source. I thought of him as a friend and that was my mistake". Avec les documents McNamara, Kay Graham doit faire un choix entre ses amitiés privées et sa loyauté envers la nation au risque de compromettre l'avenir de son journal et le sien. Assurer la direction du Washington Post n'est pas une mince affaire, surtout lorsqu'on est la seule femme dans ce monde d'hommes pour beaucoup conservateurs et machistes. En effet, la lutte de Madame Graham illustre les combats pour la reconnaissance des femmes dans la société. Engagée dans l'association Time's Up qui a fait parler d'elle depuis les Golden Globes, qui pouvait incarner son rôle mieux que la talentueuse Meryl Streep, icône des mouvements féministes contemporains. De nombreuses scènes nous font réfléchir sur la considération de la gente féminine en 1971. La violence de certaines nous marque particulièrement comme lorsque Kay est dans l'impossibilité d'exprimer son point de vue lors d'une réunion qu'elle a minutieusement préparée avec son assistant. La peur de parler devant l'auditoire masculin est plus que révélatrice de l'inégalité qui existe entre les sexes qui est à l'origine de ce manque de confiance en soi chez de nombreuses femmes. De même, lorsque les femmes doivent quitter la table et aller boire le thé dans une autre pièce après le repas, ou lorsqu'elles restent devant la porte de la salle de conseil de la banque, toutes ces scènes soulignent le séparatisme considéré comme ordinaire, naturel et bien sûr légitime à cette époque. Les femmes ne doivent pas mettre leurs nez dans les "affaires des hommes": elles sont exclues de la politique, domaine dit "masculin". "Si Graham est à la tête du journal, c'est par une triste mésaventure...!"...Symbole de l'émancipation, Kay évolue pendant les 2 heures de projection. Les spectateurs assistent à sa prise de conscience. Elle devient figure de la révolte et icône féministe. Une femme indépendante, responsable mais surtout fière de ce qu'elle est et de ce qu'elle représente.   Si The Post est bel et bien un film engagé, il est aussi un thriller politique qui a pour but de divertir le public, et il y parvient à la perfection. Adepte des scénarios pour le moins captivants (on se rappellera l'histoire d'ET, Les Aventures d'Indiana Jones, le futurisme de Minority Report), Spielberg n'a jamais caché son attirance pour l'histoire (La Liste de Schindler, Lincoln). Aussi, lorsqu'il lit l'histoire de Bradlee et Graham, il saute sur l'occasion. Tom Hanks (avec qui il a déjà réalisé un bon nombre d'excellentes oeuvres telles que Le Pont des Espions, Attrape-Moi si tu peux ou Il faut sauver le soldat Ryan) et Meryl Streep incarneront les premiers rôles. Avec deux immenses acteurs hollywoodiens, le casting est plus que de taille et, bien évidemment, les prestations qu'ils donnent le sont aussi. Entouré de machines à écrire et de vieilles voitures, Tom Hanks est tout simplement dans son univers (il collectionne les deux objets..!!!) et incarne à la perfection ce fameux Ben...Tout y est : la voix qu'il modifie pour la rendre plus grave, la démarche, l'expression du visage (ses sourcils sont froncés le plus souvent). En véritable caméléon et après avoir visionné des documents d'époque, l'acteur incarne dans les détails son personnage. Si nous nous sommes habitués à voir un américain "bon élève" et discipliné dans bon nombre de ses films, Tom est, à notre surprise, un peu "Bad Guy"...et on aime ce nouveau visage! Cigarette à la main et en quête de succès (son rêve est de surpasser le Times), colérique, strict et déterminé, il nous enchante par son humour et le naturel de ses paroles ("Is anybody tired of reading the news instead of reporting it?")! Meryl Streep livre, elle-aussi, une prestation de haut-niveau...Elle arrive avec brio à rendre palpable l'évolution morale de son personnage, de la soumission à l'affirmation d'elle-même face aux responsabilités qui lui sont attribuées. En 1971, le monde ne dépend que de ces deux figures et leurs interprétations sont d'exception. Le casting est magique et, de toute évidence, la réalisation suit! Nombreux sont les plans qui surprennent par leur beauté et leur génie: si de futurs réalisateurs et scénaristes me lisent, je leur conseille fortement de courir au cinéma pour en prendre de la graine!   Car oui, Steven réussi ENCORE UNE FOIS à nous éblouir. Adepte de la caméra portative, celui-ci nous immerge littéralement dans les bureaux de la Washington Post Company avec des travellings ininterrompus, comme si l'on marchait dans l'immense open space derrière un éditorialiste ou un coursier. Le fait d'utiliser une caméra portée épaule donc mobile permet l'identification du spectateur et facilite son entrée dans un univers particulier : nous devenons à notre tour de véritables journalistes et participons à l'investigation. Dynamiques et révélateurs, les points de vue en contre-plongée renforcent la puissance et la grandeur de certains personnages aussi bien que le malaise de Katharine dans son entreprise. Cette contre-plongée est utilisée dans la scène de l'ouverture d'un carton qui est vraiment réussie. Les courbes et mouvements continus soulignent la psychologie des personnages : par exemple, quand Katharine est dans l'indécision, la caméra effectue un manège autour d'elle en spirale (le style est d'ailleurs très proche de celui de Woody Allen dans ce plan) symbolisant son cheminement intellectuel. Une autre particularité peut être relevée au début du film lorsqu'un homme sort d'un département de la Maison Blanche avec les documents secret défense. À ce moment précis, la caméra de Spielberg se confond avec la caméra de sécurité (en témoignent les couleurs et la pixellisation). Encore un coup de génie...! Il conviendra de souligner que la photographie est tout simplement magnifique et les scènes de l'impression des journaux sont à couper le souffle (gros plan sur les machines et plan zénithal avec une lumière particulièrement magique). De plus, il reste intéressant de noter le parallèle que l'on peut établir avec l'industrie 'burtonienne' de Charlie et la chocolaterie. Les décors, quant à eux, nous plongent dans les années 1970 dans la mesure où rien n'a été laissé au hasard. Ainsi, les costumes sont minutieusement identiques aux originaux et le matériel est d'époque (papiers sur lesquels sont imprimés les journaux). Enfin, la musique de John Williams colle vraiment bien à l'ambiance et rappelle sa patte même si elle aurait pu être plus présente à certains moments.   Fable politique réussie, hommage au journalisme et œuvre profondément féministe, Pentagon Papers comprend tous les ingrédients pour s'affirmer au cœur de nos salles obscures dans le contexte politique qui est le nôtre aujourd'hui. N'oublions pas que "Les journaux sont les brouillons de l'Histoire".   Félicitations et chapeau bas !
Pauline Bérard  

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