Petit Paysan – Bovine obsession

Premier film d’Hubert Charuel, Petit Paysan faisait en mai dernier partie de la sélection de la Semaine de la Critique, au Festival de Cannes. Narrant l’irruption dans la vie d’un éleveur solitaire d’une maladie touchant ses vaches, il met en scène un Swann Arlaud en taciturne agriculteur, dans un humble mais poignant film… De genre.

La voie empruntée par Hubert Charuel pour dépeindre le désespoir de nos campagnes n’était surement pas la plus évidente, au premier abord. Fils d’agriculteurs, il construit un monde, ou plutôt une bulle - il est plus juste pour le film de le dire comme ça –  probablement indifférente à une certaine réalité quotidienne. Dès la première scène, les vaches de Pierre sont avec lui, dans son salon. Il rêve, mais l’impression est laissée qu’on aura bien affaire à un problème avant tout mental, sans aucune prétention à dépeindre un environnement. En pleine correspondance avec les conventions du thriller, Pierre est seul héros, sa sœur une vague complice et le reste des personnages, des lieux et esquisses sans importance. Pas de « film social » donc, malgré un titre qui le laissait supputer. Pierre le rappelle, il est paysan comme on est autre chose : quand son rendez-vous d’un soir lui dit qu’elle n’est pas dérangée par sa profession, il lui rétorque qu’il ne voit pourquoi elle le serait. Au diable, donc, la potentielle peinture haute en couleurs et vaguement humaniste.

Charuel, bien au contraire, faire subir à son récit et au pathos qui en coule une contrition admirable, bien servie par une mise en scène souvent sobre, parfois terne, mais efficace. Une restriction d’informations bien organisée qui fait du film un tunnel de tension pure, autour de la problématique centrale, la maladie, qui doit à tout prix être cachée pour éviter au troupeau l’abattage. Outre les scènes où Pierre est seul et répond comme il le peut à cette urgente situation, toutes les séquences supposément obligées du rendez-vous amoureux, de la sortie entre copains et de la dispute familiale – par ailleurs non dénuées d’humour – sont rendues explosives parce que rattachées dans le même temps à cette tension centrale : on envoie la mère en vacances pour lui cacher la vérité, les copains sur les roses parce qu’il faut rentrer s’occuper d’une vache… Toute la vie du héros s’enroule sur un seul fil narratif, que le film fait à suspens.

Pour ce portrait d’un obsessionnel, Charuel avait besoin d’un acteur à la hauteur, et Swann Arlaud étincèle, dans cette inquiétante étrangeté d’un homme animé par des sentiments bons mais poussé par la circonstance au retirement et au soupçon. Corps frêle mais nerveux, regard franc mais traits ambigus, il est le visage de l’obsession classique de tout bon thriller. Il est tendu vers une seule et même idée, celle du sauvetage de ses vaches. Par extension, à l’évidence, c’est sa vie qu’il s’agit de sauver, tant l’image de la fusion avec les bêtes est apparente. Outre le rêve liminaire, la naissance d’un veau symbolise une paternité rejetée dans le réel. Dans une scène de perte d’équilibre, l’œil de la vache malade se confond avec celui de l’éleveur ; plus loin, son corps se parera des mêmes traces qui apparaissent sur le dos des bêtes mourantes. La métaphore en devient presque lassante, mais l’idée est forte : homme libre, toujours tu chériras ta terre.

La course pour la survie se fait donc aigüe, de plus en plus, jusqu’à un dernier bloc narratif plus relâché, et bouleversant. Les ultimes séquences sont sobres, sans effusions, même quand l’arrachement semble terrible. Pierre est laissé dans un désespoir kierkegaardien où la vie a disparu mais où la mort est impossible. Charuel, malin, ne se sert que d’un plan pour montrer l’anomie, celui d’un réveil qui ne sonne plus mais d’un homme qui se lève encore. Le gimmick de la sonnerie, élément répétitif du thriller obsessionnel, ne résonne plus que de son absence. Et sans acrobaties ni symphonies lacrymales, Petit paysan nous explique comment meurent nos agriculteurs. L’émotion terrible qui s’empare du spectateur ne manque pas, évidemment, de soulever une question plus générale dont la réponse est toute trouvée : et si le cinéma de genre pouvait raconter beaucoup plus que des histoires ? Il y a dans le film une puissance politique latente, derrière les apparences du thriller et les tentations du fantastique. Sans grand effort d’imagination, on voit dans la maladie mortelle les conséquences d’un libéralisme qui tue, bel et bien, aujourd’hui. L’empathie ressentie pour un héros empêtré dans son onirique urgence est, finalement, probablement plus forte que si le film n’avait pas emprunté le chemin du genre. Petit paysan gagne donc sur tous les tableaux, en ambition cinématographique et en valeur politique. C’est un beau pari réussi, pour un premier film.

Valentin Grille

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