Phantom Thread – L’insondable place de l’intime

Durée du film : 2h10

Sortie le 21 février 2018

Dans le Londres du début des années 1950, Reynolds Woodcock est un couturier en vogue dont la maison connaît un succès de plus en plus conséquent. Lors d’un week-end à la campagne, il rencontre Alma, serveuse touchante et maladroite, dont il tombe amoureux. Commence alors une ambivalente relation dans laquelle Alma, projetée dans le monde rigoriste et millimétré de Reynolds, va tenter d’imposer sa marque.

Voilà déjà plusieurs films que le génie cinématographique de Paul Thomas Anderson est publiquement admis, et pourtant difficile de pas être surpris face à la maestria dont la mise en scène de Phantom Thread fait preuve. Chaque plan est d’une beauté presque surnaturelle, la lumière mettant délicatement en valeur contrastes et couleurs, tandis que le cadrage fait preuve d’une ingéniosité sans cesse renouvelée. Comble de la prouesse, ce qui aurait pu devenir un exercice de style pesant se révèle terriblement plaisant à regarder. Grâce à un montage d’une grande finesse, à des changements d’axes savamment orchestrés, et à une bande-son sublime, le film est fluide et sans accrocs indésirés. Une immense claque sur le plan de la direction artistique en somme.

              Mais cette virtuosité technique est loin d’être vaine et gratuite. Toute l’intelligence de PTA consiste à mettre son savoir-faire au service d’une intrigue trouble et ambivalente, dont chacune des infimes variations trouve alors la place qui est la sienne. Cette multiplicité du sens, des sens, et des interprétations aurait de quoi faire tourner la tête … si elle ne cadrait pas parfaitement avec le but de la narration : nous faire rentrer dans le monde tel que le voit, tel que le vit, Reynolds Woodcock.  Un monde fait de petits déjeuners partagés dans un calme de mort, d’habitudes routinières relevant de la rigidité mentale, d’un rapport trouble aux femmes, et d’une présence obsédante de la couture. Obsession est le mot juste, car Reynolds vit replié sur son univers, un univers fermé et répétitif, dont PTA nous révèle avec plaisir chacun des insidieux détails : des amulettes de papiers dissimulées dans la doublure des vêtements, un rejet vif et colérique de toute nourriture grasse, et surtout une volonté constante d’éviter toute forme de conflits.

              Or l’arrivée d’Alma dans ce monde en vase clos a quelque chose à voir avec l’intrusion du réel dans la vie de Reynolds. Un réel longtemps refoulé aux portes de la maison Woodcock, car synonyme d’imprévus, de joies ou désespoirs passagers, d’irrégularités en somme. Il ne faut toutefois pas lire ce « retour au réel » selon une grille psychanalytique basique. Tout sous-texte psychologisant et réducteur est en effet évacué rapidement, et laisse place au thème central de Phantom Thread : l’équivoque de l’interaction entre la représentation et l’intime, entre le public et le secret.

              Cette dialectique du public et du secret est le véritable fil fantôme (« phantom thread ») du film. Elle lie et aiguille l’intrigue en même temps qu’elle structure le monde de Reynolds. Un monde centré autour de la mode dans lequel la représentation est constante. Il faut présenter les vêtements aux connaisseurs, il faut intéresser les acheteuses, il faut faire bonne impression auprès des petites mains de l’atelier, mais aussi auprès des amis dans les dîners mondains, mais encore auprès de celle qu’on essaie de séduire …  Cette idée d’être en public, de tenir un rôle ne s’arrête presque jamais.

Alma n’est cependant pas dupe. Dès leur seconde rencontre elle glisse à Reynolds qu’avoir l’air fort ne signifie pas être fort. L’ex-serveuse se lance ainsi dans une impossible quête de l’intime, de la complicité, d’un instant dont la vérité se joue dans sa spontanéité … Les divers retournements, dont PTA parsème son intrigue, doivent être lus comme autant de moments où la représentation s’effondre, et où, de force, par stratagèmes, l’intime refait surface. Reynolds sort alors de son univers étriqué, et accède à une vérité tout aussi libératrice que dangereuse.

              Plus besoin de tergiverser : Phantom Thread est une réussite complète, tant pour sa réalisation virtuose que dans son propos troublant et captivant. De loin le meilleur de ses trois derniers films (après The Master et Inherent Vice en demi-teinte), il signe le retour de PTA au sommet de son art tout en nuances.

Olivier Bonnot

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