Personnifier une société déchirée : Phoenix – Christian Petzold

Personnifier une société déchirée : Phoenix – Christian Petzold

Après son dernier film, Barbara, dans lequel Christian Petzold s’intéressait à une Allemagne coupée en deux entre RFA et RDA, Phoenix aborde encore une fois une période douloureuse de l’histoire de ce pays.

Phoenix 1

En mettant en scène Nina Hoss dans le rôle d’une rescapée des camps partant à la recherche de son mari, il montre le déchirement d’une société allemande ne pouvant accepter le drame dont elle a été l’actrice principale.

Alors que peu de films ont l’audace d’aborder cette période post-guerre sans tomber dans le manichéisme, Phoenix est d’une grande sensibilité. Grâce à une mise en scène sobre et épurée, il entre dans l’intimité de deux personnages en quête d’eux-mêmes qui ne peuvent supporter le réel dans lequel ils sont plongés. Nelly Lenz, une ancienne grande chanteuse, rentre d’Auschwitz défigurée et tente coûte que coûte de retrouver son mari, Johnny, interprété par Ronald Zehrfeld, alors même que celui-ci l’a trahie en la dénonçant aux nazis. Lorsqu’elle y parvient enfin, celui-ci ne peut, ou ne veut la reconnaitre, et lui propose de participer à la mise en place d’un immonde stratagème visant à mettre la main sur une partie de l’héritage de sa soi-disant défunte femme. Nelly se retrouve alors à jouer son propre rôle, en refusant de reconnaitre la trahison de celui qui lui a permis de survivre dans l’horreur. Ce scénario invraisemblable, tiré d’une nouvelle de Robert Monteilhet, met pourtant à jour avec acuité la douleur et l’ambigüité de toute une société. Johnny Lenz, rongé par la culpabilité, ne peut accepter le rôle qu’il a joué dans l’arrestation de sa femme et ne peut regarder en face les conséquences de ses actes. Nelly, quant à elle, tente de regagner l’identité qui lui a été volée, refusant de tout laisser derrière elle pour reconstruire sa vie en Palestine, malgré une société qui refuse de l’entendre et de la voir. A eux deux, ils personnifient donc cette Allemagne meurtrie; tant sa part nazie et/ou collaborationniste qui ne peut réaliser l’ampleur du crime qu’elle a commis, que sa part traumatisée et décimée qui doit se reconstruire tout en ne pouvant plus être allemande.

Ainsi, Phoenix est un film émouvant mais jamais tire-larmes dans lequel Nelly Lenz erre tel un spectre à travers les rues de Berlin, ville détruite à l’image de ses habitants. Apparaissant d’abord sans visage, comme il est couvert de bandelettes, elle est présentée comme une créature étrange; Frankenstein, un monstre dont personne ne veut réellement entendre le récit. C’est donc une œuvre, comme son nom l’indique, sur la transformation et la reconstruction qui nous est présentée ; Nelly forçant finalement l’ensemble de son entourage hypocrite à la regarder telle qu’elle est réellement. Pourtant, cette hypocrisie n’est pas unanimement condamnée par le réalisateur, qui parvient, au contraire, à reconstruire sans lourdeur la honte d’un peuple entier qui ne peut que prétendre pour tenter de retrouver un semblant de normalité. C’est cette fracture indicible, ce gouffre béant entre passé et futur que Nelly entrevoit lorsqu’elle aperçoit son reflet déformé dans un morceau de miroir brisé alors qu’elle déambule, sonnée, dans les ruines de son ancien immeuble.

Phoenix 2

Bien que sans glamour ni effusion, le drame qui se déroule à huis clos ne peut donc laisser indifférent, tant le couple Zehrfeld-Hoss est efficace. De plus, l’intrigue est aussi portée par la très juste Nina Kunzenford, dans le rôle de Lene Winter, une amie de Nelly qui a échappé à la déportation en se cachant en Suisse. A travers ce personnage est évoqué le déracinement de toute une partie de la population. En effet, comment continuer à être allemand après le génocide juif ? Et que devenir si l’on ne peut plus être allemand ?

Agrémenté d’une très belle bande son, Phoenix vaut donc le coup d’être vu; les thèmes complexes qu’il aborde étant traités sans pathos et avec justesse, et la grâce de Nina Hoss dans le rôle d’une femme renaissant de ses cendres ne pouvant laisser indifférent.

Lucie Desquiens

Submit a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *