Ready Player One – Game Over ?

Réalisé par Steven Spielberg /  Durée : 2h21 /  Sortie en salle le 28 Mars 2018 /  Avec Tye Sheridan, Olivia Cook, Ben Mendehlson …       La nostalgie est une monnaie très puissante ces derniers temps à Hollywood. Entre remakes à foison tirant sur la corde avec plus ou moins de subtilité et suites de films vingtenaires comme Jurassic World, Hollywood semble avoir compris que bien utilisée, la nostalgie pouvait rapporter gros. Mais que se passe-t-il lorsqu’un produit de cette même industrie ne se cache pas d’utiliser la nostalgie comme pierre angulaire de son récit ? Que se passe-t-il lorsque qu’un vétéran du cinéma s’attaque à un film célébrant toute une époque qu’il a lui même participé à construire ? Ready Player Oneest, dans ce sens, sûrement le projet le plus atypique d’Hollywood cette année. Déjà mitraillé de critiques avant sa sortie pour n’être qu’un ramassis décérébré de références geek pour amadouer les aficionados de pop-culture, l’adaptation du livre de Ernest Cline semblait mal partie surtout après une campagne marketing peu subtile et allant vers le sens de ses détracteurs. Force est de constater, néanmoins, que certains ont oublié qui est derrière le projet et Spielberg, fort de ses 71 ans, va essayer de prouver à ses détracteurs que l’âge n’est qu’un nombre. Bienvenue dans l’OASIS. Le film suit l’histoire de Wade Watts, adolescent vivant dans un Ohio dystopique dévoré par les crises énergétiques et humanitaires. Dans ce monde où la réalité est laissée à l’abandon, subsiste quand même une échappatoire pour la population : l’OASIS. Système de réalité virtuelle où les barrières de l’imagination n’existent plus et où un gamin de 6 ans peut devenir un guerrier samouraï de 3 mètres. Véritable simulation de vie qui s’est substituée à la réalité, il existe dans ce monde un Trésor (appelé Easter Egg) créé et caché par James Halliday, son créateur multimilliardaire. Pour parvenir à trouver le Graal, trois clés ont été disséminées dans l’OASIS, et le premier qui pourra résoudre les énigmes liées à ces clés héritera du contrôle total de ce monde virtuel et de 500 milliards de dollars. C’est là qu’intervient notre personnage principal, admirateur maladif de James Halliday, qui va aller jusqu’à éplucher sa vie pour trouver des indices quant à l’emplacement des fameuses clés. Son idole est lui même féru de films, de musiques, de jeux vidéos et de tant d’objets de pop culture qui peupleront et qui donneront son identité à l’OASIS. Ne vous étonnez pas de voir Hello Kitty et Tomb Raider se partager l’écran, où encore de voir Batman faire de l’alpinisme. Le film ne se retient pas d’user de références pour peupler son monde. Indigeste ? Pas vraiment. Chaque référence le reste : une référence. Pas sur-utilisée, et présentée à l’écran avec beaucoup de recul. Spielberg ne laisse jamais l’amour (parfois trop vif) qu’avait l’écrivain original pour la pop-culture submerger sa vision artistique. La présence de tant de références à l’écran n’est pas anodine. Ready Player Oneest un film dense et riche qui questionne son audience sur son rapport à la culture populaire. Comment elle l’appréhende, comment elle la consomme et finalement comment elle fait partie de leur vie tout en mettant en garde ses consommateurs. En effet, l’OASIS est une arme à double-tranchant. Non seulement paradisiaque, mais également dangereuse où la pop culture est finalement vu comme un refuge qui nous fait oublier la réalité. Mais Spielberg fait également de son film une passation de pouvoir entre les plus anciens et les plus jeunes. Voir en Ready Player Oneun film presque narcissique ne serait pas abusé, mais pas forcément dans le mauvais sens du terme. À travers James Halliday, le réalisateur de Jurassic Park(qui a énormément de points communs avec ce Ready Player One) dresse avant tout un auto-portrait. Tous deux amoureux de culture populaire, tout deux ayant révolutionné une époque avec leurs œuvres, tous deux ayant un impact bon ou néfaste sur la population avec leurs créations, James Halliday et Steven Spielberg se donnent la réplique pour ne finalement parler que d’une seule et même voix : vous même avez les clés pour décider de ce que mon legs deviendra. C’est beau, touchant et ça constitue le cœur de Ready Player One. Un film qui est un appel à la prise de décision, mais également à la révolte. Le combat du Top 5 contre le conglomérat capitaliste IOI est très symbolique, mais également assez ironique. Innovative Online Industries, menée par Nolan Sorrento, se pose comme l’antagoniste du film et veut également participer à la chasse au trésor pour avoir le contrôle complet de l’OASIS. Spielberg y glisse une critique de l’appropriation de la culture populaire par ces grands conglomérats, et avertit du danger qui réside dans l’utilisation de cette culture à des fins malsaines comme l’exploitation commerciale et publicitaire de ses consommateurs. Un message qui peut se mordre la queue, surtout dans la situation de concentration des acteurs du cinéma que nous connaissons aujourd’hui.   Une grande richesse thématique, une véritable vision personnelle, un univers foisonnant, un parti pris artistique … et pourtant il nous manque quelque chose. Il y a comme cette impression que le scénario de Ready Player One ne rend pas justice à l’univers utilisé et n’arrive pas à tirer profit de ses thématiques pour créer une histoire puissante. Il y a tout d’abord des facilités scénaristiques hallucinantes et ridicules pour un film de ce calibre. Des petites facilités, ce n’est pas bien grave. Sauf que ces incohérences, ces gros fils rouges, sortent le spectateur de l’univers du film. Un comble pour une œuvre jouant autant sur l’immersion. Puis il y a les enjeux du film, très faibles, dû notamment au manque de caractérisation de l’OASIS qui n’est ici qu’une simple simulation de vie, un jeu vidéo pas plus important qu’un HABBO ou un Sims augmenté. Malgré l’importance qu’accordent les personnages à la création de Halliday, le spectateur ne ressent jamais le besoin vital de sauver ce système, surtout quand les motivations d’IOI sont aussi floues (de la publicité ?). On suit donc la trame sans tension particulière ni de peur pour les personnages, et c’est sûrement le plus gros problème du film. Un défaut déjà pas aidé par un rythme en dent de scie qui ne donne jamais au film la tension et les climax nécessaires pour impliquer le spectateur. On a l’impression d’être devant un film qui a des choses à dire, mais qui déploie ses messages maladroitement. On en vient au point le plus dérangeant du film, qui est sa fin et sa morale. Si Ready Player One est un discours sur la culture populaire, il est aussi une réflexion sur les liens entre les mondes virtuels et la réalité. Sur ce dernier point, le film ne sait pas où se placer, quitte à terminer son intrigue par une morale douteuse, facile, irréfléchie et presque offensante. En prenant sa décision finale, Wade fait preuve d’un égoïsme assez hallucinant en oubliant toutes les populations marginalisées ayant besoin de l’OASIS pour s’évader. Pourquoi ne pas se servir de sa fortune pour rendre le monde meilleur pour ses populations ? « Reality is the only thing that is real » dit le personnage principal. Une dernière ligne qui pourrait avoir son sens, si elle n’était pas liée à ce dernier plan de mauvais goût montrant Wade embrassant Samantha dans leur grand appartement de 100 m2. Le film fait de la réalité une entité monolithique et homogène, oubliant les personnes pas aussi fortunées que le Top 5 n’ayant pas gagné 500 milliards de dollars, n’ayant pas une vie facile et pour qui l’OASIS était justement un moyen de s’évader de la réalité. Ready Player Onequi se veut révolutionnaire de par ses sujets et ses visuels, est là un film qui n’est pas du tout en phase avec son temps.   C’est frustrant, parce que le reste est là. Ready Player One est, outre son scénario bancal, une pure expérience de cinéma. Épique, démesurée, totale. Des séquences resteront sûrement dans l’histoire pour leur mise-en-scène exceptionnelle. Spielberg, 71 ans, vraiment ? Le réalisateur prouve encore ici qu’il manie la caméra comme aucun autre. Un sens de la chorégraphie infernal, un faiseur d’images puissantes et émouvantes et surtout un créateur d’univers inégalé. Tous ces attributs donnent à Ready Player Oneun caractère cinématique assez époustouflant où tout est en mouvement. Les séquences dans l’OASIS regorgent de vie et de dynamisme, immergeant le spectateur dans un monde spectaculaire. Spielberg a déjà prouvé avec Tintinet The BFGqu’il pouvait manier les effets spéciaux pour donner vie à ces films, et Ready Player Onene déroge pas à la règle. Il faut clairement le voir sur le plus grand écran possible pour profiter de tout ce que l’OASIS a à nous offrir. Ready Player One est frustrant. Quand Spielberg a été annoncé à la tête du projet, on pouvait espérer que le réalisateur de Jurassic Park (qui entretient un dialogue constant avec Ready Player One, mais c’est une autre histoire) s’approprie ses thématiques bien actuelles pour en faire un grand film. On se retrouve là avec une bonne œuvre, mais qui a tant de problèmes qu’elle nous laisse sur sa faim. C’est un film en totale déphase avec son temps, qui essaye maladroitement de parler simultanément à deux générations distinctes. En manquant de nuances et de compréhension sur la génération actuelle, Spielberg fait finalement de Ready Player One un bon divertissement qui aura partiellement gâché son potentiel.
Carl Tamakloe

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