Rencontre avec Jérôme Bonnell

Rencontre avec Jérôme Bonnell

Close Up a eu la chance de s’immiscer dans une rencontre assez intime avec Jérôme, Bonnell, réalisateur d’A trois on y va. Et a pu s’en faire un tableau, que l’on partage avec vous.

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Se bousculer La rencontre est assez informelle, l’ambiance est détendue et la première question est générale, même s’il s’agit au départ de parler d’A trois on y va.

Comment vous est venue l’idée de ce film ?

C’était une idée très vague qui vient de loin en arrière : un couple se trompe avec la même personne, et déjà une idée de ce que serait la séquence de début. Une idée rigolote d’il y a dix ans. Puis il a fallu présenter des idées à son producteur et à côté de deux histoires plus développées, il l’a poussé à faire celle-là. Pour une histoire, il faut assumer que ce soit superficiel au début, puis le cœur des choses nous rattrape. Il s’agit ensuite de se rendre compte de la possibilité d’en faire un film. « Une envie désinhibée de comédie m’a pris ».

Le ton comique est en effet plus appuyé. Pourquoi ?

La comédie est toujours présente mais cette fois plus affirmée, sans étiquette cependant : « Je n’aime pas les films avec des étiquettes ». Il s’agit d’aller à chaque fois plus loin que les genres, chercher une sorte d’équilibre. Et cette fois il y avait un mélange de vaudeville et de marivaudage. Le film peut être parfois plus sombre : il y a également des déchirements. Les variations sont essentielles. C’était une aventure à tenter, mais il faut se faire confiance lors du tournage du film.

Aviez-vous décidé que le trio serait nécessairement 2 filles et un garçon ?

Oui, c’était une envie sans y penser, « je suis plus à l’aise avec les personnages féminins ». J. Bonnell reconnaît n’avoir pas d’habilité à filmer les personnages masculins, les amitiés viriles. Il a plus de facilité et de plaisir à filmer une fille qu’un garçon, et en même temps il aurait eu peur que centrer le film autour d’un personnage masculin soit pris comme une autobiographie. Il aurait pu tout aussi bien faire avec trois filles.

Ecrire, c’est une démarche pour comprendre les personnages ?

Les personnages sont entièrement fictifs et entièrement inspirés en même temps. Charlotte (Sophie Verbeeck) est par exemple très opaque, il fallait se mettre en position de ne pas la comprendre totalement non plus, ne pas percer sa mélancolie, même pour le scénariste. « C’est comme en amour, lorsqu’on veut sauver l’autre ».

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On observe une rupture esthétique de la lumière et de la musique, comme plus de chaleur ?

C’est l’effet de la brique du nord, l’époque, les tâches de rousseur d’Anaïs (Demoustier). Et pour faire contrepoids au personnage opaque et sombre de Charlotte par exemple, il fallait l’habiller en jaune ! Pour la musique, ce n'est pas un travail classique. « Je n’aime pas les compositeurs de musique de film », pas quand la musique prend trop le pas sur le film. Pour A trois on y va, c’est un musicien qui n’est pas expert qui s’en est occupé. C’est moins une intention qu’un assemblage de hasards.

« Je me pose tout le temps la question de l’honnêteté avec moi-même »

Puis il a été question de son œuvre dans son ensemble et de son rapport à ce qu’il fait, nous ayant déclaré qu’il ne regardait pas deux fois ses films.

Quel rapport avez-vous avec la critique ?

« Je la lis, elle me touche. Un proverbe dit qu’une critique positive vous fait plaisir 5 minutes et qu’une négative vous mine pendant 15 jours. Et bien c’est vrai. » Pour le dernier film, il a consulté très peu de critiques. Les critiques partagées sont celles qu’il préfère car elles sont plus intelligentes, comme celle des Inrocks sur A trois on y va. De très mauvaises critiques sont juste bêtes mais pour d’autres, il reconnaît qu’elles sont pertinentes.

En tant que réalisateur, qu’est-ce que vous faites de votre influence sur la société ?

« Je préfère qu’elle soit inconsciente qu’intentionnelle. Je ne juge jamais mes personnages, la partition entre bien et mal, je m’en fous ». L’identité sexuelle n’est pas le sujet ! La thématique rend grâce aux personnages. Et si la relation est opaque entre Micha et Charlotte, c’est pour mieux montrer les actes de folie pour cacher la misère, on se ment pour s’accrocher à quelque chose. Il n’y a pas de morale. « Je suis très attaché à la liberté des spectateurs, face au film. »

J’ai rêvé du film : ce qui transparaissait, c’est la question de l’honnêteté, quelle place ça a ?

« La question de l’honnêteté avec moi-même, je me la pose tout le temps ». Et le cinéma est le monde des effets. Le mensonge à jouer, c’est filmer un acteur qui fait un acteur. Il y a une idée que l’imposture prévaut, que l’actrice ne quitte jamais la situation. Or les personnages mentent en gardant la vérité de leurs émotions. Jouer un personnage éloigné, le composer, c’est en fait se rapprocher de soi, c’est ce qu’il a voulu travailler avec les acteurs. Elle est là, la référence à Marivaux.

« Ma liberté dépend toujours de mon succès » Puis il nous a fait part de sa vision sur le cinéma contemporain.

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Pour faire un film aujourd’hui concrètement, comment on se débrouille ?

J. Bonnell a eu de la chance de tomber sur un producteur qui lui laissait une bonne marge. Il reconnaît que des films ont été plus difficiles à financer que d’autres. « On espère toujours que ça rapporte, donc ça fait des pressions ». Il relève un cynisme caché derrière un système français particulier, qui représente presque 5 films français par semaine. La dérive de ce système, c’est le formatage, qui vient d’une forme de paresse. Les films Roumains sont peut-être au nombre de 12 chaque année, mais ils sont meilleurs car ils relèvent d’une vraie force de travail. Les gens acceptent plus de singularité des films autres que français. Le système Français au niveau du cinéma est génial mais il pousse à faire des films sans grande conviction. « Ma liberté dépend toujours de mon succès ». On a toujours peur que ça s’arrête, de ne plus trouver d’argent. Il ne se sent jamais installé définitivement dans le système.

Comment trouver une personnalité dans ce métier ?

Il ne s’agit pas de refouler une sorte d’autobiographie, mais plutôt de l’utiliser pour obtenir sa propre vision d’une histoire : « Ce qui est intéressant, c’est de voir naître une passion, ça m’est arrivé très petit. Mon père a travaillé dans le cinéma. J’ai beaucoup vu le cinéma à la télé. Avant d’en faire, je ne mesurais pas à quel point c’était personnel. Je n’avais pas le temps de parler de choses profondes, plus jeune, et quand j’ai fait le montage du premier film, j’ai trouvé comment à chaque fois le personnage me ressemblait. Et je ne me suis pas aimé. Il y a toujours un part de soi qu’on voudrait transformer. Puis à partir du Chignon d’Olga, je me suis dit que la richesse, elle venait peut être de ce côté là. Mais si je cherchais à faire des films qui me ressemblent, ça ne marcherait pas ». Choisir le même terrain que son père, c’est encore plus souligner la différence, et c’est aussi une manière de le rencontrer, et ça c’est très émouvant.

Après une heure et demi d’entretien, Jérôme Bonnell a dû partir, mais nous étions déjà fort de cette rencontre. Il ne s’agit pas d’être exceptionnel pour faire des films. Il y a des connaissances à avoir mais c’est essentiellement l’expression d’une passion que l’on a à l’intérieur de soi. En espérant que cela éveille des vocations.

Propos recueillis par Aurélien Fradet et Max Vallet

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