Sharp Objects, long frisson de fin d’été

Sharp Objects, long frisson de fin d’été
L’année dernière, le canadien Jean-Marc Vallée signait la réalisation du drame Big Little Lies. Il dirigeait le quatuor d’actrices (Reese Witherspoon, Nicole Kidman, Shailene Woodley et Laura Dern) dans l’intégralité des épisodes de cette première saison, fait assez rare dans le monde des séries TV pour être souligné. Cet été, le réalisateur de Dallas Buyer’s Club (2013) réitère avec une mini-série de huit épisodes adaptée du roman de Gillian Flynn (également auteure de Gone Girl). L’atmosphère déjà moite de Wing Gap, bourgade perdue au fin fond du Missouri, devient irrespirable lorsque des cadavres de jeunes filles se mettent à fleurir à côté des drapeaux confédérés. Camille (Amy Adams), journaliste d’une trentaine d’années établie à Saint Louis, est chargée par son rédacteur en chef, Curry (Miguel Sandoval), de partir couvrir les meurtres. Traînant derrière elle un lourd passé auquel elle tente d’échapper à grand renfort d’alcool, elle doit faire face à ses fantômes une fois de retour dans sa ville natale. Ce sont ces derniers qui intéressent le metteur en scène qui s’amuse en jouant des codes de série B entre thriller, série policière et film d’horreur. Wind Gap est une ville peuplée d’apparitions dont on ne sait si elles appartiennent au réel tant elles semblent tenir du mythe ou du registre légendaire. Les souvenirs entêtants de Camille affleurent et se mêlent continuellement au temps présent de la fiction avec une fluidité qui tient tant de la virtuosité de la mise en scène, qui exploite le rapport du son à l’image, que d’un montage très précis. Camille pénètre dans sa chambre au sein de la demeure familiale — immense bâtisse coloniale dont les tapisseries fanées et le sol d’ivoire sont les seuls vestiges d’une splendeur révolue — et elle s’y trouve soudainement aux côtés d’une jeune soeur, dont on comprend qu’elle est morte mystérieusement. Ainsi, les liens circulaires qui unissent passé, présent et future sont mis en exergue, en partie grâce à une bande son intradiégétique méticuleusement choisie qui accompagne, voire déclenche, ces flash-back. Les images et les sons déforment explicitement la vision qu’à le spectateur de l’enquête puisqu’ils n’expriment que la réalité de Camille. Celui-ci est tout autant victime que la journaliste de ses défaillances; de la méfiance qu’elle abrite à l’égard de certains mais aussi de de la confiance qu’elle accorde impunément à d’autres avec peu de considération pour un quelconque code déontologique (à bien des égards son personnage n’échappe pas aux stéréotypes). À travers son point de vue, les rôles secondaires sont fascinants d’ambiguïté. Adora (Patricia Clarkson) est terrifiante dans son rôle de mère éplorée et manipulatrice, et ce d’autant plus lorsque Jean-Marc Vallée s’attache à cadrer son visage en gros plan pour montrer sa manie de s’arracher les cils. De même, Amma (Eliza Scanlen), la demi-sœur que Camille apprend à connaître lors de son retour en ville, est troublante dans son rôle de double (tant de Camille que de la jeune sœur morte) auquel elle ne saurait se limiter. Ainsi, Jean-Marc Vallée se plaît principalement à filmer le psyché déréglé de ce clan de femmes alors que les hommes, dépositaires du pouvoir officiel — les deux officiers de police mais aussi le rédacteur en chef — se trouvent en retrait. De par ses thèmes, la série évoque d’abord la saison première de Top of the Lake (2013); petite ville où tout se sait, donc où tout le monde ment, femme revenue/revenante qui n’a jamais pu échapper au traumatisme originel et sensation d’enfermement (dans Sharp Objects avec une emphase particulière sur les sons de la ville, notamment les ventilateurs tournant à plein régime). La série s’en éloigne ensuite pour basculer vers le drame intimiste et la mise en scène horrifique du tissu mémoriel, tout entière tournée vers l’intériorité de son protagoniste. Les mots hallucinés par Camille, puis gravés à même sa peau, en sont l’aboutissement ultime, portant le récit en fournissant des clés de compréhension (parfois sans subtilité) au spectateur, tout en renforçant la noirceur du propos énoncé. L’épisode ultime de la série — qui ne sera pas renouvelée — pousse cette logique à son maximum pour fournir un épilogue original et réussi. À consommer sans modération avant la rentrée. Trailer: https://www.youtube.com/watch?v=DgljcMqPG98 Huit épisodes, création Marti Noxon, sur OCS Lucie Desquiens        

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