Star Wars VIII Les Derniers Jedi – Le dernier Parricide

  Rian Johnson / 2h32 / Sortie : 13 Décembre 2018. Synopsis : Les héros du Réveil de la Force rejoignent les figures légendaires de la galaxie dans une aventure épique qui révèle des secrets ancestraux sur la Force et entraîne de surprenantes révélations sur le passé…   Il est toujours difficile de s’attaquer à une saga comme Star Wars, qui cristallise toutes les passions de ses spectateurs. En 2015, JJ Abrams s’y était déjà frotté après la sortie du septième opus de la saga, s’attirant la foudre des fans pour son respect quasi-religieux à la trilogie originale, floutant la ligne entre le remake sans originalité et l’hommage trop appuyé. Mais rien ne préparait Rian Johnson à la tornade que fut la réception populaire de son nouvel opus, Les Derniers Jedi. Une réaction violente des fans, allant même jusqu’à exiger à Disney, nouveau propriétaire de la franchise, d’enlever le film de la trame principale. Depuis son annonce à la tête du projet, Johnson s’est toujours targué de vouloir faire un film qui couperait avec ses prédécesseurs. Il fallait en fait voir en ces déclarations une traduction littérale de la portée mythologique de ce nouveau Star Wars, qui en 2h30 se paye le luxe de totalement transformer les fondations du mythe vieux de 40 ans. Mais là où le film est subtil, c’est qu’il le fait tout en respectant l’univers crée par George Lucas. Là où de nombreux fans l’accusent de ridiculiser les fondations de Star Wars, il faut y voir un profond respect et un tremplin vers quelque chose de plus grand : une nouvelle génération qui s’émancipe de ses pères fondateurs. Dans Les Derniers Jedi, ce sont deux visions qui s’opposent, incarnées par les figures de Kylo Ren et de Rey. Si le premier veut totalement tuer son passé, l’héroïne qui a fait un bout de chemin depuis sa planète désertique de Jakku s’entête à vouloir le retrouver. Deux extrêmes qui rythmeront ce huitième épisode atypique par sa construction narrative et son rythme qui peuvent déconcerter. Ici Johnson n’est intéressé que par ses personnages et leur développement, quitte à laisser de côté une intrigue complexe qui pourrait gêner son intention. En effet le cœur narratif du film n’est qu’une course poursuite entre le Premier Ordre et les Rebelles bientôt à court d’essence. Avec ce constat de base, le film crée une certaine situation d’urgence qui rend les 2h30 du film particulièrement haletantes et denses. Et même si cela paraît simple, cette course poursuite permet à Johnson (également scénariste du film) de développer bon nombre de situations et thématiques qui défieront les croyances des personnages mais également des spectateurs. La mutinerie contre l’Amiral Holdo en est un bon exemple. En nous montrant un côté peu vu de la Résistance (ses conflits internes, la difficulté de l’héroïsme), le film se détache du manichéisme qui définissait tant la saga par le passé. La Résistance est ici complexe, ayant ses propres problèmes de hiérarchie et d’organisation comme le montre cette scène où Poe se fait remonter les bretelles par Leia pour avoir voulu détruire un Destroyer au détriment de la vie de plusieurs de ses camarades (on peut y voir l’influence de Rogue One). Ce film rejette tout monolithe, qu’il soit du côté du bien ou du côté du mal. C’est bien entendu Kylo Ren qui, au travers du film, représente cette absence totale de manichéisme. Personnage torturé, complexe, presque shakespearien dans sa recherche d’une figure paternelle qui puisse l’aider à ne pas sombrer dans la folie la plus totale, le fils de Han Solo et de Leia Organa révèle ici tout son potentiel dramatique pour donner vie au personnage le plus intéressant de cette nouvelle trilogie. En quête d’un maître, d’un père qu’il n’a jamais eu, Kylo Ren finira dans cet épisode son émancipation en assassinant toutes ses figures paternelles pour se construire une identité propre, loin des hommes qui l’ont forgé pendant de longues années. Difficile de ne pas voir, dans la quête du maître des Chevaliers de Ren, une métaphore pour ce qu’essaye d’entreprendre Rian Johnson dans ce film. Mais cette réflexion serait partielle sans parler de Rey, dont l’évolution est presque parfaitement parallèle à celle de son homologue ténébreux. Auprès d’un Luke meurtri, ne croyant plus aux Jedi, Rey commencera son apprentissage sur l’île magnifique d’Anch-To. Son entraînement peut surprendre, peut paraître court même inutile vu le dénouement du film. Mais Rey y a appris quelque chose de fondamental : lâcher prise de son passé qui la bloquait dans son développement. En voulant retrouver ses parents, Rey n’avançait pas, n’évoluait pas, restait toujours confinée à ses géniteurs. Le point d’orgue de sa quête dans Les Derniers Jedi, c’est d’ailleurs la révélation de sa généalogie, qui surprend et fascine par son culot. Rey n’est l’enfant de personne. Étonnant ? Pas tant que ça, c’est répété maintes et maintes fois dans le dernier opus, néanmoins la frénésie des fans a créé bon nombre de théories qui se sont avérées fausses et qui ont inévitablement rendu la révélation décevante pour les spectateurs. Mais le message de Johnson, c’est que la Force appartient à tout le monde. Qu’il faut en finir avec les élus illégitimes qui s’accaparent le pouvoir et l’héroïsme juste à cause de leur nom de famille ou de leur noblesse. Il y a presque un message politique et social dans cette révélation : Rey est comme tout le monde, c’est une personne lambda, mais elle a le pouvoir de changer les choses par sa volonté. Luke Skywalker, antithèse de Rey, maintenant mythe déchu condamné à l’exil à cause de ses erreurs passées va entreprendre un processus délicat : désacraliser les Jedi aux yeux de sa nouvelle apprentie d’abord puis aux yeux du public. Cette mythologie tant vénérée, cette figure du Bien unique construite pendant 40 ans va être totalement repensée et reconstruite pour coller à ce rejet du manichéisme. Et qui de mieux que la figure d’un Skywalker pour entreprendre cette entreprise de démolition ? De cette scène hallucinante où il balance le sabre laser de son père à l’aveugle, à ses discours retraçant les erreurs du Conseil Jedi, nous retrouvons un Luke méconnaissable, presque un différent personnage. Mais 30 ans ont passé et il faut accepter qu’il nous manque un laps de temps considérable entre la fin du Retour du Jedi et le début de cette nouvelle trilogie pour totalement cerner ce rejet de l’Ordre Jedi par Luke, qui fut son plus fort représentant à une époque. Il a tout simplement arrêté d’y croire, à cause de ses propres erreurs en tant que Maître de Ben Solo. Les deux ont flanché : le maître en ayant voulu tuer son élève par peur maladive de son pouvoir exponentiel, et l’élève en succombant à la tentation du côté obscur. Et c’est à partir de ces erreurs que Luke s’est fait une réflexion : l’Ordre Jedi n’est pas parfait, tout comme la mythologie installée par George Lucas n’est pas et n’a pas vocation à être parfaite. Dans cette optique, Rey a beaucoup appris à Anch-To. Elle qui mythifiait les Jedi, les admirait, les déifiait, ressort de cette île grandie par l’abandon d’un passé et d’une mythologie trop lourds à porter. Elle peut dorénavant évoluer en tant que personnage à part-entière, unique, libérée des chaînes des films précédents. Kylo Ren et Rey se font donc les porte-paroles de Johnson sur son rapport à la mythologie Star Wars dont il veut s’émanciper. Mais il la respecte, profondément. Yoda, dans ce touchant échange avec Luke le dit bien, « Nous sommes le socle sur lequel ils se reposent ». Ces figures, ces histoires, qui ont tant marqué leur âge sont le tremplin pour construire quelque chose de neuf, mais il n’est pas question pour le film de totalement les oublier. Comme cette ancienne base rebelle à Crait, la planète de sel, dont les résistants se servent pour la bataille de la dernière chance contre le Premier Ordre. Le symbole ne peut pas être plus fort, ils se servent littéralement d’un vestige du passé pour s’engager dans la bataille finale. Tout est nuance dans Les Derniers Jedi, rien n’est absolu. Si Johnson se veut subversif dans les thèmes qu’il aborde plume à la main, il l’est également dans ce qu’il raconte avec ses images. On ne se mouille pas trop en affirmant que Les Derniers Jedi est le plus bel épisode de la saga. La photographie de Steve Yedlin (directeur photo de Johnson depuis … l’université) magnifie les images à l’écran et donne un univers visuel à part entière à la saga avec cet opus. Des couleurs chaudes et jaunâtres d’Anch-To à l’omniprésence de rouge dans le film, Les Derniers Jedi s’émancipe presque de tout ce qui a été fait visuellement dans la franchise. Il n’y a qu’à voir cette scène où Holdo fonce en vitesse lumière sur ses ennemis. Un moment qui a coupé le souffle à la salle dans un silence religieux, avec à l’écran ces débris, ces fissures et cette traînée de poussière bleue. Des séquences comme ça, il n’y en a que très peu dans les blockbusters et elle est l’essence même de la prise de risque constante que Rian Johnson opère à la caméra dans son film. Que ce soit avec ses scènes d’action dantesques ou avec ses dialogues plus posés (notamment entre Rey et Kylo Ren), le réalisateur américain tente beaucoup en termes de mise-en-scène et ça fait du bien de voir un blockbuster aussi audacieux dans un océan de films convenus et inoffensifs. Quant aux acteurs, ils font tous un superbe travail. Mention spéciale à Adam Driver, qui habite tout bonnement son personnage de Kylo Ren mais également à Mark Hamill que l’on redécouvre totalement en Luke Skywalker plus complexe que dans les anciens épisodes. Il ne faut néanmoins pas oublier les femmes, car ce sont elles les moteurs du film. Daisy Ridley apporte une naïveté attachante à Rey, tandis que Laura Dern, nouvelle venue, campe l’Amiral Holdo avec fraîcheur et dureté. Malheureusement, à cause d’une écriture faiblarde, le personnage de Rose n’a pas le temps de briller à cause d’une introduction poussive et une intrigue secondaire peu intéressante. Puis il y a Leia, qui en fière Générale est malheureusement assez absente à l’écran malgré quelques passages touchants. On ne peut s’empêcher par ailleurs de penser à Carrie Fisher qui nous a quitté l’année dernière et dont toutes les scènes sont teintées d’un goût doux-amer d’adieu à un personnage iconique de la franchise. Après toutes ces lignes, on pourrait croire que le film est parfait. Bien évidemment il ne l’est pas. Certains personnages (dont Finn) sont sacrifiés au profit du duo principal. Certaines intrigues comme celle du casino à Canto Bight paraissent gratuites et inutiles (même cette séquence permet de faire la continuité avec les thématiques d’oppression et d’inégalité propres au développement de Finn). Mais ces petits écueils ne sont rien face à l’entreprise démente qu’entreprend Les Derniers Jedi et qu’elle réussit en partie. Avoir le culot de démonter tout ce qui a été construit pendant sept films, avoir l’audace de se dire que la saga ne pouvait pas continuer à se complaire dans sa mythologie, c’est le pari réussi des Derniers Jedi. Riche, dense, épique, émouvant, visuellement exceptionnel et surtout audacieux, Rian Johnson signe un épisode qui va encore beaucoup faire parler, et c’est là tout son mérite.
Carl Tamakloe

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