Syncopes et cymbales : Whiplash de Damien Chazelle

Syncopes et cymbales : Whiplash de Damien Chazelle

« There are no two words in the English language more harmful than « good job. » » estime Terence Fletcher (J.K. Simmons), enseignant intraitable, insatisfait et irritable du plus prestigieux conservatoire de New York.

Whisplash 1

Whiplash, dont le titre est tiré d’un morceau que ce dernier fait interpréter à ses élèves, relate la relation entre le jeune batteur Andrew (Miles Teiler) ayant intégré le Schaffer Conservatory et ce professeur dont la pédagogie consiste à blesser l’amour propre de ses élèves pour les pousser à se dépasser. Cette expérience changera considérablement la vie d’Andrew, positivement ou négativement : impossible de trancher. De ce scénario en apparence simple découlent une réflexion pertinente sur l’art et l’excellence dans ce domaine, sur les relations humaines ainsi que certaines scènes constituant de véritables morceaux de bravoure, portés par une mise en scène et une musique retentissantes.

Whiplash est le deuxième film du jeune réalisateur Damien Chazelle. Si son premier long métrage « Guy and Madeline on a Park Bench » a pu passer inaperçu, ce n’est pas le cas de cette petite perle : Grand prix du Jury au Sundance Film Festival 2014 et au festival du cinéma américain de Deauville  2014, il est également nommé au Golden Globes pour la catégorie « Meilleur acteur dans un second rôle », qui serait amplement méritée par JK Simmons.

Soit. Mais pourquoi faut-il voir Whiplash ?

Tout d’abord parce que le parti-pris de Damien Chazelle de traiter l’obsession pour la musique de cette façon est remarquable. « Je voulais faire un film violent et brutal, comme les films de gangsters, un polar ou un film de guerre. Alors que dans les chaussons rouges qui est aussi un film très dur, il y a un côté romantique que j’ai voulu éliminer totalement de Whiplash »[1] explique-t-il dans une interview. Ce long métrage peut rappeler à certains égards le Black Swan de Daren Aronofsky, car il montre comment une passion peut envahir toute une vie et ne laisser aucune place pour autre chose, notamment les relations personnelles. En effet Andrew n’a pas d’amis, il n’en voit pas l’utilité. Les relations humaines ? Ils les envisagent comme une perte de temps. Le personnage interprété par Miles Teler ne sombre pas dans la folie comme celui porté par Natalie Portman, mais sa détermination, sa dévotion, le sacrifice qu’il fait pour son art sont fascinants. On perçoit dans ce film comment un réalisateur peut amener le spectateur à apprécier un personnage en se basant sur d’autres éléments que ses actes, ses gestes ou ses mots. Sur le papier, tout peut sembler nous éloigner d’Andrew. Mais outre la symbiose du jeune homme avec sa batterie, Damien Chazelle parvient à capturer parfaitement ses expressions, ses émotions, ce qui le rend profondément attachant.

Whisplash 2

Whiplash n’est pas un film sur la musique. Il en est imbibé, il vibre par elle, les instruments y sont filmés d’une manière magnifique, Chazelle les sublime et les éclaire merveilleusement et la bande-son est une véritable découverte imprégnant le spectateur longtemps après le visionnage. Mais Whiplash n’est pas un film sur la musique, c’est un film sur le dépassement de soit, sur l’excellence, sur le talent, sur la définition et l’accessibilité de la perfection. Atteindre celle-ci est l’unique but d’Andrew, il veut « simplement » être le meilleur batteur de sa génération, et marcher sur les traces de son idole Buddy Rich. Après quelques jours passés dans les cours de son professeur, il comprend rapidement que seul le travail acharné pourra être payant et lui donner, peut-être, la chance d’accéder à l’excellence. Les larmes coulent sur ses joues, le sang éclabousse les cymbales et la sueur goutte sur la grosse caisse, son visage est grimaçant, ses mains abimées et son corps endolori après des heures d’entraînement. Mais qu’importe.

L ‘intérêt du film réside également dans cette relation entre le professeur et son élève, campés par deux acteurs extraordinaires. Personnages fouillés, qu’on ne cerne jamais totalement : un jeune adulte passionné, qui n’éprouve pas le besoin de tisser de réels liens sociaux tout en étant très sensible et déterminé, et un génie de la musique, au caractère explosif, une sorte de tyran, semblant être à la fois le meilleur et le pire professeur imaginable.

Mais jusqu’où peut-on pousser les limites ? Si on attribue cette torture en premier lieu à Terence Fletcher, qui va jusqu’à passer des heures à faire tourner trois de ses élèves autour de la batterie pour trouver celui qui, épuisé et tremblant, mérite de jouer dans son orchestre, on voit rapidement qu’Andrew n’a pas besoin de cet homme pour s’infliger de tels supplices. L’attestent ainsi les plans de ses mains ensanglantées plongées dans l’eau glacée à plusieurs reprises ou le fait qu’il se rendre coûte que coûte à un concours après un accident de voiture. Jusqu’où peut-on aller pour atteindre la perfection ? Le film ne donne pas la réponse, mais c’est cet acharnement du personnage qui contribue à mettre en place une tension, une électricité dans cette œuvre dont l’apogée se situe sans aucun doute dans la scène finale, simplement jouissive. Un duel entre le professeur et l’élève d’une quinzaine de minutes qui prend aux tripes, qui regorge de gros plans sur les instruments qui dansent d’une façon effrénée et sur le visage des personnages aux expressions changeant sans cesse. Le tout rythmé par des morceaux et un solo de batterie fantastiques. C’est dans cette scène que le jazz semble presque renouer avec l’improvisation qui le caractérise en partie, pour le plus grand plaisir du spectateur.

Whiplash 3

Mais avec du recul, on peut tout de même trouver une faiblesse à Whiplash, conséquente ou non, à nous d’en juger. Ce défaut, il en faut bien, réside dans le scénario : la narration semble parfois répétitive ( Andrew doit-il forcément arriver plusieurs fois en retard sur la durée du film, assez courte finalement ?...), les personnages secondaires sont beaucoup moins travaillés que le duo de tête, ce fait est perceptible pour le père d’Andrew notamment, appréciable mais assez caricatural. Bien que notable, ce défaut n’enlève presque rien au film de Chazelle, tout le reste ne fait pas effet « poudre aux yeux », on est impressionné par tous les éléments évoqués précédemment, et on le reste durablement. Ceux-ci prennent le pas sur les éventuelles limites de cette oeuvre. Whiplash est un film qu’on aime profondément pour ses qualités, à peine altérées par ses maladresses.

Et avant d’oublier, une dernière remarque sur ce long métrage : Whiplash est, avant d’être un film, une véritable expérience, sublimée par la salle obscure, à bon entendeur !

Claire Schmid

[1] Premiere.fr le 22 décembre 2014

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