Tesnota – De la froideur de la tribu

Kantemir Balagov a 26 ans et une nomination à Cannes (sélection Un Certain Regard). Ce constat simple suffirait en lui-même à attiser la curiosité pour son premier film, Tesnota. Mais ce serait bien mal rendre compte de la beauté que lui a insufflé le jeune cinéaste russe, et de la hauteur de l’évènement que représente la sortie d’un si réussi coup d’essai.

Beaucoup de premiers films (et pas seulement) se perdent à vouloir en dire trop ; Balagov a lui décidé de s’emparer d’un simple fait divers. Tesnota raconte l’enlèvement dans les années 90, dans une Russie tout juste post-soviétique, d’un couple d’adolescents juifs en Kabardie : face à la disparition de leur fils et de sa petite amie, les parents décident de réunir la rançon réclamée. Et c’est la sœur ainée, Ilana, qui doit en faire les frais. C’est avec elle que l’on entrevoit les barrières qui opposent deux générations, et les tourments d’une Russie balbutiant son indépendance nationaliste. Ilana, interprétée par une géniale Darya Zhovner (qui signe sa première prestation au cinéma), porte en elle le germe de l’idée principale du film, celle du titre, Tesnota, qui signifie en russe l’étroitesse, l’étanchéité. Façon de signaler la manière dont elle étouffera du poids qui pèse sur elle de sauver ceux qui sont les siens, mais qu’elle ne reconnait plus (les échanges des deux enfants, avec une mère désespérée sont déchirants de distance).

Cet emprisonnement, Balagov l’imprime à chaque plan : il résume son cadre à un 4/3 épuisant, qui rappelle le travail de Xavier Dolan sur Mommy, en en faisant toute autre chose. Pas d’envolées lyriques, ici, pas d’éclaircies en vue, le cinéaste russe s’intéresse avant tout à ses personnages, à leurs liens et leurs affrontements. Son 4/3 est tout à la fois l’écrin d’une communauté qui se resserre (un repas de famille pour annoncer un mariage), et l’étau de contraintes intenables : dans une scène terrible, il cadre en gros plan le visage d’Ilana, tandis que sa mère lui sèche les cheveux, apparaissant dans le flou de l’arrière-plan. La jeune fille s’effondre sous l’annonce d’une nouvelle qui sonne comme une fatalité, dans la pudeur d’un visage à demi-caché par ses boucles brunes. On n’entend que mal la voix sûrement tremblante de la mère : elle est cachée par le bruit d’un sèche-cheveux.

Balagov imprime à chacun de ses plans un soin terrifiant, une beauté noire, dans le cadre, le son, la photographie : il figure la scène d’une relation sexuelle contrainte, par un éclairage rouge sang et une caméra lointaine, qui ne peut qu’écouter ce qui est à demi-caché ; une lumière jaune qui grandit et un plan fixe sur une musique obsédante, montrent la montée d’une drogue ; le bleu des habits évoque une nécessaire volonté de respirer ; l’absence de son lors d’une danse effrénée, la rage de vivre. Tesnota est un objet formel d’une rare intensité, où une idée bien sentie chasse l’autre, dans un flot d’instants signifiants. Il faudra certainement à Kantemir Balagov, dans le futur, une épure pour mieux canaliser son énergie, et pour mieux laisser le spectateur s’emparer de ses films : face à Tesnota, il est parfois laissé en dehors par une virtuosité aussi indéniable qu’écrasante.

On ne pourra en revanche qu’admirer la façon dont le russe s’empare du pan politique de son sujet, dans une posture à demi distante : confronté à un sujet sensible et complexe, un sujet qui est le sien par ailleurs, puisqu’il est lui-même d’origine kabarde, il n’amène le problème des minorités russes que par l’évocation des fantômes qui hantent ses personnages (des enfants qui refusent un nouveau déménagement, des ressentiments envers les communautés juives), sans s’attarder dans un pathos engluant ; et surtout, sans laisser parler ses personnages. Un silence qui en dit long, face à un enlèvement qu’on doit taire mais dont on imagine qu’il n’est que le symptôme de l’oppression. Un silence illusoire, aussi, quand resurgit au milieu du film une longue séquence de tortures de la première guerre de Tchétchénie. Maitre de son sujet, Balagov sidère par cette longue scène (on pense au Haneke période glaciation) puis n’y revient plus, faisant du théâtre familial le seul terrain de combat.

Il faudra donc fournir l’effort de rejeter les raccourcis faciles et les projections faussées : Tesnota ne se veut pas le portrait de la Russie, ni celle d’hier, ni celle d’aujourd’hui ; pas plus qu’il n’est la mise à l’écran d’un « âme russe » fantasmatique, rugueuse et violente. Balagov a un ton, un regard profondément nouveau, dont l’incisivité pourra encore être polie. Mais le succès de ce premier projet marque véritablement un évènement trop souvent évoqué et par conséquence bien souvent démenti : la naissance d’un cinéaste.

Valentin Grille

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