The Happy Prince – The Truth of Masks

Rupert Everett / 2018 / 1h45 / The Happy Prince, c’est avant tout la descente aux enfers d’un homme, Oscar Wilde. Et ce à cause de celui que l’on pourrait appeler le démon du bien, Lord Alfred Douglas. L'histoire d’amour entre ces deux personnages se trouve brutalement déchirée par le père du Lord, le marquis de Queensberry. Il lance un procès contre Wilde, le qualifiant de « sodomite ». L’écrivain se voit d’ailleurs obliger de vendre ses biens afin de payer son procès. Le film fait à ce niveau-là une critique de la grande hypocrisie de l’époque victorienne, où beaucoup de choses étaient permises à condition de respecter les hiérarchies sociales, et de rester cachées. Leur relation publique dérange au point de le condamner, et l’emprisonnement de Wilde est le point de départ d’une machine décadente lancée à toute vitesse.

Il passe donc subitement des soirées mondaines qu’il a toujours connues, lui, dandy irlandais issu d’une famille bourgeoise - son père était médecin et sa mère poétesse - à une bassesse qui lui était jusqu’alors étrangère.

Bien que le film ne retrace que l'histoire du personnage de Wilde à la suite de son procès, des flashbacks récurrents permettent au spectateur d’effectuer des parallèles avec sa vie d’antan, de le connaître d’avantage, en profondeur et en toute intimité. Une sorte de compassion émerge alors de ce film retraçant le destin tragique de cet écrivain.

Wilde connaît d’abord l’humiliation des travaux forcés, et sa vie, comme présentée dans le film, en devient à jamais indissociable d’un souvenir : lui assis et menotté, entouré de gens lui crachant à la figure salive et injures. Puis il se noie dans la misère parisienne, jusqu’à sa mort qui sera le coup de grâce, alors qu'il est presque seul à l’Hôtel d’Alsace. Une otite négligée, et d’après certains la syphilis, le plongent à la fin de ses jours dans une agonie lente et insoutenable. Des moments d’évasion ont lieu dans le film, comme lorsqu’une passante arrête Oscar Wilde dans la rue pour lui évoquer son passé triomphant, à l'époque des réceptions bourgeoises. Ce moment de souffle et de légèreté s’estompe rapidement lorsque le mari de la fameuse admiratrice menace l’écrivain de représailles, s'il lui venait d'approcher encore sa femme ; scène inimaginable quelques années plus tôt. De plus, Wilde s’est pris d’affection pour deux garçons parisiens de classe populaire et, avant de mourir, leur racontant un ultime conte, il les assimile à ses deux fils, Cyril et Vyan. Un paradoxe, car ni le lieu ni les habits ne sont aussi riches que ceux que Wilde a connu autrefois.

Everett réussit à sensibiliser le public à la situation des homosexuels au XIXe siècle, en Angleterre, tout comme en France, même s’il s’agit là d’une terre d’accueil pour Wilde suite à son emprisonnement. Il faut savoir que l’homosexualité était considérée, jusqu’au procès en 1895, comme du libertinage ; par la suite, elle devient un symptôme médical. Le mot apparaît d’ailleurs à cette époque et désigne réellement une maladie. Une vague de rigueur morale épouvantable se lève sur le contient, ce qui pousse d’ailleurs Proust à parler de « race maudite ». Le réalisateur n’en fait pas non plus un film historique, mais rappelle à l’aide de notes de petites précisions que, notamment, la dépénalisation de l’homosexualité ne s’est faite que trop récemment en Europe.

Malgré toutes les embûches qu’il traverse tout au long de sa vie, Oscar Wilde reste toujours le dandy et esthète que tous ont en mémoire. Malgré la misère dans laquelle il vit, il chante dans un cabaret et retient l’attention de tout son auditoire, comme il le faisait autrefois en d’autres lieux. Cet homme est extraverti, constamment dans l’excès. Mais est-ce qu’avec ce trait de personnalité-là, il ne cherche pas à se protéger ? Cela lui permet en effet de jouer un personnage, toujours fantasque, et qui lui sert de bouclier face à son passé. Derrière son masque, nous apercevons, grâce au film, une certaine vérité. Sa fragilité face aux moqueries, son attachement à sa femme et à ses enfants qu’il ne reverra jamais.

Le film s’appelle The Happy Prince, reprenant le titre d’un conte de Wilde rédigé en 1888. Il y racontait l’histoire d’une statue, heureuse de son vivant mais désolée de la situation de son peuple.  Elle va alors offrir chaque jour une pierre précieuse à la population, afin de les aider. En réalité, Oscar Wilde fut très généreux à titre posthume. Cela est parfaitement illustré par sa pierre tombale au Père Lachaise, constamment ornementée et accueillant des lettres à n’en plus finir.

Mais, d’après moi, ce qu’Everett arrive parfaitement à expliciter dans son œuvre est la vérité derrière les masques que porte Oscar Wilde, les masques de fantasque, de comique, de dandy… Ce film aurait dû véritablement s'appeler The Truth of Masks.

Par Tivana Dorostgou

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