The House That Jack Built – Que l’on sache ce que l’art est

Lars von Trier / 2h35 / Expatrié, relégué, banni, mais triomphant : Lars Von Trier, persona non grata à Cannes, se fend avec The House That Jack Built d’un retour tonitruant, en forme de note d’intention sur l’éternel et nécessaire sacrifice de l’artiste. On s’étendra en superlatifs, si on le veut, pour dépeindre le dernier accouchement du danois. Lui qui se dit épuisé, incapable de produire un nouveau long-métrage à l’avenir, semble en effet s’être permis une somme des thèmes, des images, des puissances qui sont les siennes. Dans une séquence rapide mais néanmoins centrale, il juxtapose d’ailleurs les plans iconiques de ses précédentes œuvres. Façon de fournir, après une flopée de longs scandales, de films retors, une clé d’analyse, une Poétique pour décrypter ses obsessions. Et pour accomplir cette lourde déclaration, Jack, narrateur serial-killer et avatar du cinéaste, incarné par un fantastique Matt Dillion. Obsessionnel, épanoui dans une violence croissante, Jack est fixé dans le fond par l’idée d’une œuvre, d’un tiers plus grand à construire entre lui et le monde : ici, une maison patiemment imaginée et toujours détruite. Lars Von Trier lie donc son destin à celui d’un tueur, basculant un matin d’hiver dans une violence froide, premier « incident » d’une succession de cinq épisodes. Jack, en voix-off, dialogue avec Verge, passeur vers les enfers (Bruno Ganz) : s’intercalent les récits de ses meurtres, donc, et de longues digressions sur les arts et la psychologie humaine. Le cinéaste danois s’autorise absolument tous les discours, de la pire violence face-caméra (la mutilation d’un enfant) aux évocations ironiques de ses accusations d’agression sexuelle (Jack explique que « les hommes sont nés coupables et les femmes victimes ») ou encore ses propos sur Hitler (une séquence vantant les mérites des stukas nazis). Il passe en revue, à vrai dire, tout ce qu’on n’attendait pas voir dans son film, tout ce qui pourrait nuire à une réconciliation avec ses détracteurs. S’il existe des films coup de poing, The House That Jack Built est un film doigt d’honneur. Une démarche de l’excès qui coupera les liens à une partie du public et de la critique, des sièges vidés à Cannes aux tweets incendiaires publiés peu après. On lui reprochera l’omniprésence d’une violence inutile, gratuite, vicieuse. On le blâmera pour sa misogynie, sa tendance à mépriser tout personnage, à ne creuser que les traits sombres, avec un plaisir de gosse écrasant des fourmis (ou tuant, comme Jack enfant, de petits animaux). Il est vrai que sa violence est terrible d’inconséquence, et son regard visiblement ricanant : mais dans le fond, reprocher à Von Trier de nous choquer, c’est lui reprocher son style et ses obsessions. The House That Jack Built est l’enfant malade d’un cinéaste bien conscient de ses orientations, et qui nous invite, quitte à mépriser ceux qui détourneront les yeux, à plonger avec lui pour mieux éclairer les abysses. Sa violence est programmatique, organisée en un festival clair et fécond, annoncé dès les premières minutes du film : gare aux éclaboussures, semblent nous dire les premiers échanges de Jack et Verge. Von Trier l’explicite finalement, l’enfer et le paradis sont confondus, se tordent ensemble en chaque chose ; son art boueux s’enfonce avec panache là où d’autres ne plongeraient pas un pied. Une coupe, particulièrement, fait œuvre : après avoir inséré Jack et Verge, immobiles, dans un cadre qui rappellerait une peinture baroque, d’une solennité, d’une énormité visuelle frappante, LVT nous plonge le plan suivant dans les égouts avec une caméra mouvante, à l’image dégradée. Contraste et signature : la démesure visuelle est l’ambition artistique, la fin ; la caméra portée en est le revers, les sales moyens de l’artiste. La dernière partie du film, démesurée, fait en réalité la jointure des expositions de violence de qui ont précédé : Jack endure, expérimente, inflige la souffrance pour atteindre une conscience supérieure. Dans un dernier pari, paré d’un peignoir de boxeur, il risque tout : le fond des enfers vaut de toute façon mieux que le purgatoire climatisé du confort. Avec lui, Lars Von Trier nous éclaire. Ce n’est qu’en questionnant nos plus profondes peurs, qu’en éprouvant les dégoûts et les désirs les plus forts que l’on l’élargit son rapport au monde ; il faut risquer l’absurde, la gratuité, le ridicule, pour atteindre un jour le sublime. La leçon du danois, dans sa posture d’artiste maudit, est lapidaire : son cinéma n’est pas fait pour plaire, mais pour questionner. Questionner jusqu’à l’épuisement, jusqu’à souffrir l’incompréhension, le malaise et le rejet. Mais en miroir, ce qui ne questionne est déjà mort : l’art véritable n’est pas une affaire de jouissance ou d’agrément, nous souffle Von Trier, mais bien de respiration. Un propos certes pas neuf mais réaffirmé avec une foi, une force et un humour qui frappent, à une époque où la morale politique et une certaine frilosité menacent doucement mais surement d’ankyloser la production et l’accueil critique de toute œuvre. Au terme de ce ricanement métaphysique impitoyable, on choisira donc, ou non, de suivre le chemin ouvert à si grand prix par le passeur. Dès le générique de fin, Lars Von Trier semble en tout cas plaider pour une relève : Hit the road, Jack !
Valentin Grille

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