The Killing of a Sacred Deer – Lanthimos confirme

Dans les premières secondes de The Killing of a Sacred Deer, un cœur bat. Rosé, veineux, vaillant, il bat longtemps. Les battements réguliers de ce cœur sont comme des avertissements. L’annonce de la prise de puissance d’un mal auparavant en sommeil. Ce cœur est manipulé par un chirurgien aux mains agiles. Ce chirurgien c’est Colin Farrell, accent irlandais, barbe hirsute, voix monotone, qui dans les premières scènes du film, donne le ton de l’univers si particulier créé par le réalisateur grec Yorgos Lanthimos. Il joue un homme à qui tout sourit, marié, père de deux enfants, propriétaire d’une maison magnifique, qui se retrouve coincé dans une réalité qu’il ne maîtrise plus.

Yorgos Lanthimos, fort du succès critique de son dernier film, The Lobster, crée dans ses premières minutes un monde terrifiant de banalité, sans couleurs, sans sensations. Lanthimos devient Dieu, il contrôle ses personnages, les manipule comme le chirurgien qu’il met en scène. Dans ce monde, les règles, les personnes sont différentes.  On y parle de mort, de sexe, de choses parfaitement terrifiantes ou parfaitement banales, sans sourciller, et beaucoup plus longtemps qu’il le faudrait. On ne réagit même pas aux pires affronts. On reste terriblement vide de compassion, de passion, de sens de soi. Quand dans une autre réalité, ce genre de comportement déclencherait le chaos, Yorgos Lanthimos les banalise pour mieux rendre mal à l’aise le spectateur. Chez Lanthimos, la monotonie des voix est comme une mélodie, propre à son univers, qui amuse et fait peur à la fois. L’image elle, contribue à crée un monde froid et clinique. Le ton est presque sépia, les corps sont filmés à l’extrémité des bords. On y sent une sorte de folie contrôlée, les personnages y sont comme prisonniers, privés de leurs instincts les plus basiques, incapables d’occuper complétement l’espace.  La musique, brillante et hantée est la cerise sur le gâteau, pour le film à l’univers le plus maîtrisé de Cannes. Toutes les conversations, toute les situations, aussi inintéressantes soient-elles, sont des moyens d’interpeller le spectateur, le faire rentrer dans un monde qui devient de plus en particulier.  Il y a dans les horreurs des personnages de Lanthimos, une nécessité presque cathartique. Le spectateur en reste bouche-bée, parfois hilare, toujours surpris.

Au centre de cette histoire, on retrouve une famille normale, selon le monde de Lanthimos, avec en vedette une Nicole Kidman et un Colin Farrell au sommet de leur art, en couple heureux en ménage malgré les non-dits. Complètement dérangée, maitrisant parfaitement ses actions et habitée d’une résignation palpable tout au long du film, Nicole Kidman irradie l’écran par sa présence à la fois terrifiante et rassurante. Colin Farrel, mis en scène comme un sorte d’handicapé émotionnel, incapable d’être honnête avec les autres et avec lui-même, traverse le film comme une âme en peine, combattant mais déjà battu. Les jeunes acteurs qui jouent leurs enfants marquent par leur maturité impressionnante, leur capacité à jouer des partitions choquantes par leur banalité froide et dérangeantes avec aisance. Barry Keoghan qui incarne le mal en question, délivre une performance unique, qui rappelle Anthony Hopkins dans Hannibal, en sociopathe insolent et  tout puissant.  Film d’horreur sans « jump scare », The Killing of a Sacred Deer est un long-métrage habité par la performance de ses acteurs, qui réussissent à allier à la froideur de l’esthétique du réalisateur, une vérité tout à fait palpable, qui prend tout son sens lors des scènes finales du film.

Yorgos Lanthimos tient ici un chef d’œuvre complétement désinhibé, qui ne cherche pas du tout à faire plaisir aux spectateurs, ni à les ménager. En mêlant des éléments du fantastique et de l’horreur, dans un cadre complètement nouveau, entre l’œuvre satirique lynchienne et le thriller psychosexuel, Yorgos Lanthimos bouleverse La Croisette, en créant ses propres règles, en recherchant des nouvelles manières de créer des moments de cinéma. D’une désinvolture admirable The Killing of a Sacred Deer ferait une belle Palme d’Or d’un cinéma en constante évolution et toujours à la recherche de nouvelles manières de raconter des histoires.

Maëva Saint Albin

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