Une Affaire de famille : racines familiales, racines du mal, racines du ciel

Hirokazu Kore-Eda / 2018 / 2h01 / Difficile de critiquer Une Affaire de Famille de Kore-Eda sans faire intervenir le « je », le personnel, le subjectif. Difficile pour plusieurs raisons.

Avant tout, parce que ce long-métrage a reçu la Palme d’Or, et que la Palme d’Or, ça fait toujours un peu rêver et s’interroger, ça suscite l’impatience, l’indignation, et parfois même l’incompréhension (si quelqu’un a un argument pour m’expliquer par quel moyen le jury de l’an dernier a pu préférer The Square à 120 Battements par Minute, je suis preneuse). Le film sera-t-il à la hauteur ? En quoi a-t-on considéré qu’il incarnait le meilleur du cinéma, la crème de la crème de ce que le septième art a pu produire cette année ?

Ensuite, parce que c’est une histoire d’intimité, de liens humains dans ce qu’ils ont de plus fondamental et de plus sacré, et que cela vient forcément interroger le spectateur dans ce qu’il a de plus personnel : sa famille, ses amis, ses frères et sœurs, la nature de l’amour qu’il leur porte, ce qu’il serait capable de faire pour eux. A travers ce foyer modeste mais aimant, qui recueille dans des conditions plus ou moins légales (surtout moins) une petite fille maltraitée par ses parents, on plonge dans une vie de famille qui peut paraître bien éloignée de la réalité d’un spectateur occidental, mais qui réveille forcément des émotions, des souvenirs, des instincts.

Enfin, parce que c’est un film qui n’a l’air de rien, qui avance tout doucement, sans fracas, par simples tableaux du quotidien, et qui vient émouvoir son public par petites touches avant de le prendre par surprise en envoyant valser toutes ses certitudes pour les remplacer par des questionnements brûlants.

Est-ce qu’on peut mentir pour de bonnes raisons ? Si c’est pour protéger sa famille ? Et puis c’est quoi protéger sa famille ? Est-ce qu’il n’y a pas un seuil au-delà duquel il est préférable de la lâcher ? Au fond, qu’est-ce qui est le plus condamnable : pousser ses enfants à voler de la nourriture au supermarché, ou bien les laisser le ventre vide ? Et la famille, qu’est-ce qui la définit d’ailleurs ? Les liens du sang ? Les liens du secret ?

Autant de dilemmes qui n’ont pas de réponse absolue, mais que Kore-Eda tient néanmoins à décortiquer, à comprendre, à partager avec son audience captivée. Le film force l’admiration en parvenant à ne jamais briser l’atmosphère tendre et pudique qu’il s’est imposée. La situation décrite peut paraître glauque et malsaine par plus d’un aspect, mais pourtant, sans jugement, sans analyse morale, Kore-Eda parvient à filmer le tout avec un regard que l’on aurait presque envie de qualifier d’objectif, si l’objectivité n’était pas une fiction (pas vrai), et que l’on se contentera par conséquent de décrire comme doux et aiguisé à la fois.

 

 

Un mot enfin sur l’image et la photographie de ce film. Splendides par tous points, et surtout sans donner l’impression de faire un quelconque effort pour l’être. C’est bien simple : on est à ce niveau de maîtrise où l’on perd conscience qu’il s’agit d’un long-métrage, qu’il y a une mise en scène. Les plans sont bien pensés, variés, la caméra parvient toujours à accrocher les émotions des personnages, par ailleurs formidablement interprétés. Les acteurs ne sont en effet pas en reste, et révèlent, entre éclats de rires et conversations de tous les jours, des performances brutes, sincères, encore une fois tout en délicatesse et en retenue.

Une Affaire de Famille, pour répondre à la fameuse question qui ouvrait cette critique, mérite donc amplement sa Palme – d’autant plus si l’on écoute ce qui se dit beaucoup, à savoir que la Palme récompense aussi et surtout l’ensemble de la filmographie du cinéaste japonais. C’est une œuvre mature, riche, qui mériterait amplement un second visionnage au vu de la richesse de son écriture et des thèmes qu’elle aborde. On se laisse prendre par son rythme un peu mélancolique, un peu hors du temps, dans la contemplation et l’incrédulité à la fois, et émouvoir par le geste tout à fait particulier que constitue ce long-métrage ancré dans une société japonaise encore très attachée à certaines représentations immuables de la famille et du modèle qu’elle devrait adopter.

N’hésitez donc pas à courir en salles, parce que même si les affaires de famille sont souvent de sales histoires, elles peuvent aussi – et surtout au cinéma – s’avérer d’une poésie et d’une intelligence folles.

Par Capucine Delattre

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