Une Femme d’Exception, ou petit traité de féminisme à la sauce juridictionnelle

Mimi Leder/2019/2h00/ Hollywood aime les longs biopics parcourus de violons, les visages imperturbables et lisses d’héroïnes qui ont marqué leur temps, les reconstitutions virtuoses aux messages poignants. Et Une Femme d’Exception s’ancre bien évidemment dans ce genre, dans ces canons, dans ces codes renouvelés année après année. Qu’on se le dise, ce film ne changera rien au cinéma contemporain. Cependant. (Car il faut de la nuance partout). Une Femme d’Exception, aussi prévisible et classique puisse-t-il être, a un intérêt, une perspective, une vibration particulière, et ce d’autant plus – aussi cliché cela puisse-t-il sonner – un an et des poussières après une prise de conscience féminisme d’envergure mondiale. Son propos est de retracer les années formatrices de l’icône féministe Ruth Bader Ginsburg (RBG pour les intimes), aujourd’hui juge à la Cour Suprême des Etats-Unis et reconnue pour les décennies qu’elle a consacrées à la lutte pour les droits des femmes. On découvre ainsi ses études, ses premières années d’exercice en tant que professeure de droit, et enfin son premier projet d’envergure : défendre un cas apparemment anodin pour en prouver l’inconstitutionnalité, et ainsi remettre en compte tout le sexisme dont est encore empreint le droit américain. Rien que ça. Très académique dans sa réalisation, avec des dialogues en champ/contre-champ en veux-tu en voilà, une composition classique mais efficace, un scénario très sage et une reconstitution irréprochable, le moins que l’on puisse dire est que ce long-métrage n’offre pas de grandes surprises pour ce qui est de sa forme et de ses intentions artistiques. Résultat de recherche d'images pour "on the basis of sex" La technicité du scénario crée un autre problème : le fond du film ne sera sans doute réellement captivant que pour des spectateurs déjà un minimum sensibilisés aux mécanismes du droit, et surtout du droit américain, et le propos manque d’une certaine pédagogie pour être complètement limpide pour un public non-initié. Les plus passionnés et passionnées par le féminisme et/ou les subtilités juridiques pourront peut-être saisir des nuances qui ne sont malheureusement pas assez explicitées pour quelqu’un qui les rencontrerait pour la première fois. Le tout reste bien évidemment lisible et compréhensible par tous, mais il demeure ce regret de manque de vulgarisation qui aurait été d’autant plus appréciable que le propos du film est universel. Il faut cependant réaffirmer que le film est très loin d’être désagréable à découvrir, et au contraire très prenant : les acteurs principaux investissent à merveille leurs rôles, les dialogues, quoique vibrant d’une intensité parfois un peu exagérée, fusent avec naturel et conviction, et le tout se regarde avec plaisir. On se laisse convaincre par l’intrigue, quand bien même on se doute très bien de son issue, on se prend d’affection pour la famille Ginsburg, on se laisse contaminer par la passion des étudiants de Ruth, de ses collègues, on rugit avec elle du sexisme prégnant d’une société pas si lointaine que ça, bref, on est dedans. Le film manque en revanche cruellement d’équilibre, et accuse un rythme particulièrement inégal. Au-delà d’être trop long d’un bon quart d’heure, il souffre d’un certain ventre mou en milieu d’intrigue, et s’il sait offrir des scènes haletantes et maîtrisées – notamment dans son ouverture et son dénouement –, il accuse aussi des instants de flottement, et d’autres bien trop expéditifs. Le traitement des enjeux souffre lui aussi d’un manque d’approfondissement : sans spoiler, Ruth et son mari font face en tout début de métrage à une nouvelle assourdissante qui mériterait à elle seule un film entier, mais qui se retrouve expédiée par une ellipse assez incongrue, au point que l’on se demande pourquoi le récit a seulement abordé ce point. De même, le film n’arrive pas à statuer sur la « force » de son personnage : en début de film, Ruth apparaît comme une véritable super-héroïne jonglant sans la moindre goutte de transpiration entre son bébé, ses cours à l’université, ceux qu’elle va suivre à la place de son mari, et la pression qu’elle subit en tant que femme… mais se laisse abattre par bien moins que cela plus tard dans le métrage. Evidemment, le contexte joue, mais on a du mal à situer le personnage, à comprendre ses limites, ses capacités, et cela impacte l’attachement du spectateur à Ruth. Cependant, malgré tout cela, voici ce qui reste le point le plus important de cette critique. Pour ce qui relève du fond de l’œuvre, du message porté par tout l’engagement de cette héroïne, du propos résolument et fièrement féministe du film, une chose est sûre, et justifie à elle seule le visionnage d’Une Femme d’exception : ça marche. Image associée Partout dans la salle, et parmi tous et surtout toutes les spectatrices, le film sait créer un fulgurant élan d’empowerment comme disent nos amis anglophones, un enthousiasme, une fierté, et réussit à porter le message d'émancipation et d'espoir qui a toujours été celui de Ruth Ginsburg. Complète et riche, l’intrigue ne se limite pas au seul combat de Ruth, aborde de façon assez ingénieuse la question de la race ainsi que de l’intersectionnalité, et tient à s’affirmer comme le point de départ d’une lutte plutôt que comme un tout. C’est un film qui fonctionne, qui porte et transporte, et qui s’achève surtout sur la tonalité parfaite, avec une note d’espoir très justement dosée, et surtout une lucidité remarquable. On se sent puissant avec RBG, on y croit avec elle, on partage sa vision, et ça, malgré le rythme et le classicisme et le reste, ça fait de ce film un très beau film. Un film qui veut changer le monde, un peu, et qui saura le faire, avec d’autres, avec son public, avec un débat de plus en plus riche et des consciences de plus en plus éveillées. Et ça, on aime. Thank you RBG. Par Capucine Delattre

Submit a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *