Une histoire de fou – Robert Guéduguian

Comme toujours, louables sont les intentions de Robert Guédiguian de vouloir honorer la mémoire du peuple arménien dont il fait partie, cent ans après ce génocide qui a si longtemps été tu, et qui encore aujourd'hui reste nié par la Turquie. Pourtant, la mayonnaise aux bons sentiments ne prend pas. Pourquoi ?

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Déjà, le thème est délicat : lorsqu'il prend le parti de se poser du côté des « perdants de l'Histoire » (les Arméniens en l'occurrence), il montre sa volonté de rééquilibrer la balance en donnant la parole à ce peuple qui a justement mis des années pour la libérer. Mais cette parole, forcément fictive vu le format adopté, sonne faux. Ariane Ascaride en mère meurtrie ne nous émeut pas, même lorsqu'elle retrouve son fils après de longs mois ; Simon Abkarian, supposément tiraillé entre ses cultures, ses principes et ses sentiments pour son fils Aram parti prendre les armes en Arménie/Turquie, apparaît juste comme un père dilettante, ses souffrances ne donnant jamais l'impression d'avoir été mûries ; les soldats ne nous transmettent ni la peur, ni la passion de leur cause, mais presque de la lassitude, quand ils ne prononcent pas des phrases grandiloquentes et absurdes dans de tels contextes (« tu aimes encore trop la vie ; moi je suis morte depuis longtemps », déclame la jeune combattante à son amant)…

Ainsi, il oscille entre plusieurs genres cinématographiques : a-t-il voulu faire un film-témoignage, un film-mémoire, un film historique ? Ou bien les trois ? Un drame familial, social, ethnique ? Cette dilution de l'histoire dans des détours parfois clairement pathétiques nous fait perdre de vue le discours qu'il a voulu tenir. Pourtant, on sent qu'il a tenté de nuancer son propos: les Arméniens, peuple meurtri, poursuivent légitimement leur cause, mais attention, certains sont méchants, car la violence c'est mal. Par conséquent, même si les personnages se différencient selon leur rapport à la cause et leur idéologie, ils restent immuablement gentils ou mauvais, et cette appellation semble être héritée de leurs remords vis à vis de leurs actes. Ainsi, si faute avouée à demie pardonnée, ici les conséquences restent les mêmes ; et certains semblent même graciés pour peu qu'ils aient de meilleures intentions que leurs pairs. Cet espèce de manichéisme  institue un jugement de valeurs insidieux sur les actions menées par les différentes factions des rebelles arméniens, sans jamais l'admettre au point d'en faire une véritable questionnement autre que : la fin justifie-t-elle les moyens ? faut-il tuer des innocents pour gagner en visibilité ? Ces questions absurdes ne résolvent en rien le problème arménien mais entérinent la sempiternelle réponse : c'est compliqué. Merci Robert…

Alors, bien sûr, certainement n'a-t-il pas voulu faire de film ostensiblement politique ou polémique, mais ce long métrage semble ne rien avoir voulu être du tout. Malgré les pistes de réflexion lancées sur des thèmes tels la famille comme entité modulable et en même temps si nucléaire, l'identité malgré le déracinement, ou l'héritage-fardeau d'une souffrance collective, ce film peine à faire aboutir une seule de ces idées, et préfère tenter péniblement de fournir une identité visuelle pop en France (le cadre des années 70 y est propice), contrastant considérablement avec les cadres naturels rocheux, ternes et décrépits des zones du Proche Orient en conflit.

Ainsi, c'est attristée que j'ai admis ma déception pour ce film, car  Guédiguian semble avoir mis son coeur dans son œuvre et apparaît comme un personnage d'une tendresse immense. Malheureusement, même si c'est l'intention qui compte, ici elle ne suffit pas à faire de ce joli mais si long film une œuvre intéressante, réfléchie et intense comme le demanderait un tel sujet. Alors merci Monsieur Guédiguian de vouloir sensibiliser une population toujours aussi peu renseignée sur cet évènement par le biais de la fiction, le rendant ainsi un peu moins opaque. Votre mérite réside dans cette honorable volonté.

Elena Di Benedetto

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