Utøya, 22 juillet – De l’impossible conciliation de l’impensable et du cinéma

Eric Poppe / 2018 / 1h38 / Pardon du temps que j’aurai mis pour écrire cet article, dont l'actualité n’est, du coup, plus de la première fraîcheur. J’ai repoussé le moment de m’y mettre, d’abord pour digérer ce film très particulier, puis à cause de la difficulté de savoir par quel bout m’y prendre. La sidération dans laquelle le film m’a plongée m’a tenue plusieurs jours, et cette émotion cinématographique est bien faible comparée à l’effroi qu’ont provoqué les attaques du 22 juillet 2011 en Norvège.

La Norvège, pays si paisible, ne pouvait pas s’attendre à vivre, ce jour-là, une telle horreur. Alors qu’une première bombe explose en début d’après-midi devant le bureau du ministre d’Etat, Jens Solberg, et le quartier gouvernemental, faisant ressentir une secousse à tous les habitants du centre-ville, tuant huit personnes et en blessant quinze autres, le terroriste norvégien d’extrême-droite Anders Breivik s’est tranquillement acheminé vers l’île d’Utøya, un peu à l’écart dans le fjord d’Oslo. Un camp d’été du parti travailliste réunissait une centaine d’adolescents en vacances. Breivik, portant une combinaison nautique et un badge de policier, est parvenu en bateau jusqu’à l’île, tuant la personne qui l’y avait conduite, a réuni autour de lui un groupe d’adolescents avant d’ouvrir le feu sur eux. S’ensuivirent 72 minutes d’horreur au cours desquelles les adolescents ont tenté d’appeler la police qui, accaparée par l’explosion dans le centre-ville d’Oslo, a mis un temps fou avant de réaliser ce qui se passait. Le matériel que la police avait alors à sa disposition était bien insuffisant pour faire face à un massacre d’une telle ampleur. Les 72 minutes qui se sont écoulées avant qu’elle intervienne ont fait polémique par la suite. Ce sont ces 72 minutes que le réalisateur norvégien Erik Poppe a choisi de nous faire vivre, à travers les yeux d’une adolescente, en temps réel, à travers un long plan-séquence.

Alors que le film de Paul Greengrass, Un 22 juillet, sorti sur Netflix presque au même moment, adopte une démarche davantage documentaire, informative, généraliste, Erik Poppe a choisi de se focaliser sur ce qu’ont vu et vécu les adolescents. S’il ouvre son film sur quelques images d’archives de l’explosion dans le centre-ville d’Oslo, nous sommes rapidement transportés sur l’île, quelques minutes avant l’arrivée du tueur. Nous suivons de près Kaja, une jeune fille de 18 ans passant un été avec ses amis et sa sœur Emilie, avec laquelle elle entretient une relation conflictuelle. Les jeunes discutent, on les sent politiquement éveillés, engagés, mais aussi fougueux, dynamiques, dans le grand chamboulement de l’adolescence. Ils sont avertis de l’explosion, ils s’inquiètent pour leurs proches. Mais très vite, le film bascule et le massacre commence. On ne quittera pas Kaja d’une semelle pendant ces 72 interminables minutes. On ressent la solitude des adolescents, laissés à eux-mêmes, sans adultes, sans parents, et sans la police qui met un temps impensable à intervenir. On ressent leur incompréhension dans les premières minutes, les informations contradictoires, c’est un policier, et pourtant il a ouvert le feu, ils doivent être plusieurs, les coups sont tirés de partout. Puis leur peur, leur effroi, les premières victimes au sol, les cris, le sang. Ils essaient de se cacher. On suit notre héroïne, souvent au ras du sol, dans la terre, la boue, l’eau du fjord, au pied des falaises, essayant parfois d’aider d’autres adolescents, courageuse, parfois se cachant seule, parfois échangeant quelques mots avec d’autres. On apprend au fil de ces conversations minuscules, hors du temps, qu’elle aimerait faire de la politique, pourquoi pas entrer au gouvernement, et peut-être même, qui sait, devenir première ministre. Elle a un sens profond de la justice et de la solidarité. Elle appelle ses parents pour leur dire qu’elle les aime. Elle chante une chanson car elle fait partie d’une chorale. Elle va passer le film à essayer de retrouver sa sœur.

On ne voit le tueur qu’une fois, de loin, une silhouette, une ombre. On ne sait presque rien de lui ou de ses idées. Le terroriste avait publié sur Internet son manifeste d’extrême-droite 2083, de plus de 1 500 pages, dans lequel il exposait sa doctrine et expliquait l’attaque qu’il allait organiser, ainsi que la façon dont il allait s’y prendre. Il avait fait parvenir des copies par mail à un millier de personnes une heure et demie avant l’attaque. Il a fait par la suite l’objet de plusieurs expertises psychologiques ayant abouti à des résultats contradictoires, et son procès au long cours, ponctué d’analyses et de ses interventions provocantes, a fait l’objet d’un traitement médiatique important. Sa personnalité n’a eu de cesse d’être décortiquée, ce qui se comprend bien. Mais le réalisateur Erik Poppe a voulu mettre la lumière sur les victimes, assez peu entendues, restées dans l’ombre durant le procès, avant et après. Il a voulu passer par l’effroi ressenti par les adolescents, synonymes de renouveau et d’avenir de la nation, fauchés en plein envol, pour mieux dénoncer les affres de l’extrême-droite grandissante en Europe. Le tueur était norvégien, et c’est très inquiet qu’Erik Poppe clôt son film sur quelques lignes rappelant que le contexte européen d’aujourd’hui contient des éléments plus qu’alarmants. Toutefois, c’est sur une image d’espoir que l’on quitte quelques-uns des personnages, plusieurs jeunes sauvés par des touristes sur leur bateau filant sur le fjord d’Oslo. Ce qu’il adviendra d’eux, du pays et du monde tout entier, est laissé à la responsabilité de chacun d’entre nous.

Vous imaginerez bien que l’on ne ressort pas indemne d’un tel visionnage, qui nous implique émotionnellement, de par le sujet comme de par les choix cinématographiques (le plan-séquence, l’action en temps réel, le point de vue d’une jeune fille que l’on suit au plus près…). Le tournage, lui aussi, a été plus qu’éprouvant pour les comédiens, qui ont fait cinq prises de 72 minutes sur cinq jours, comme pour l’ensemble de l’équipe de tournage. Des psychologues étaient sur place pour les accompagner dans une démarche que, pourtant, le réalisateur pense essentielle. Celui-ci a rencontré de nombreux rescapés et des familles endeuillées d’un de leurs jeunes pour construire une histoire dont les personnages sont fictifs, mais teintés d’éléments réels, rapportés par les témoins. Le cadre, lui, est extrêmement réaliste, et si une dose de fiction a été injectée dans les personnages, le reste est une reconstitution fidèle du massacre d’Utøya. Le réalisateur norvégien a exprimé dans plusieurs interviews sa difficulté à faire des choix cinématographiques face à un tel matériau. C’est pourquoi il a choisi, par exemple, de ne pas mettre de musique, ni de faire intervenir le moindre montage, ni de dire quelle prise il avait finalement retenu.

Pourtant, nous ressentons bien un malaise devant ce film. Le simple choix de faire un film sur une attaque terroriste divise. Le fait d’être le spectateur de cet Utøya 22 juillet est tout aussi clivant. Pour ma part, j’entends bien les motivations qui ont poussé le réalisateur à vouloir mettre les victimes au premier plan et faire ressentir l’horreur du massacre au plus près. Mais en tant que spectateur, on peut facilement se demander : « Mais qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi j’ai choisi d’assister à cela, d’en être le spectateur ? » Est-ce par une forme de curiosité morbide ? Par besoin de catharsis pour évacuer un fait qu’on voudrait n’avoir jamais existé ? Par une nécessité de sublimation ? S’imaginer l’horreur qu’ont vécu les adolescents n’est pas difficile, alors avait-on vraiment besoin d’un film ? Je me suis posé toutes ces questions et je vous les livre, sans pouvoir y répondre, évidemment. Car je ne sais pas ce que c’est qu’un film de qualité sur une attaque terroriste. Je ne sais pas s’il peut en exister. On ne peut pas juger un film pareil comme un film seulement. Et si l’on cherche à le faire, alors on se cogne vite à un obstacle psychologique. Car tout ce qui fait cinéma dans ce film rend mal à l’aise. Chaque choix, chaque procédé est observé avec plus de susceptibilité, d’irritabilité. Il peut paraître insupportable, par exemple, qu’en tant que spectateur, du fait de l’omniscience que nous avons à l’égard de ce qui va se passer, on soit plongé durant les vingt premières minutes dans une forme de suspense. On sait que le tueur va arriver d’un instant à l’autre sur l’île, et les adolescents qu’on regarde, eux, ne le savent pas. On ne sait pas quand les premiers coups vont retentir, ni comment tout cela va être montré : suspense insupportable. De même, le choix d’un long plan-séquence est à la fois génial et répugnant. On comprend la fonction du procédé, très en cohérence avec le propos du réalisateur. Et pourtant, on ne peut pas s’empêcher de le voir comme un exercice de style révoltant. Tous les choix de procédés cinématographiques, les couleurs, les costumes, les lignes de dialogue - tout ce qui fait cinéma, finalement - provoque une forme de dégoût. Le film est là, pourtant. Il se tient. Il provoque une émotion authentique. Il est formellement impeccable, implacable, efficace. On aurait presque envie de dire qu’il est très réussi. Il faut dire que tout cela force à l’admiration.

Je ne sais pas ce que c’est qu’un film de qualité sur une attaque terroriste. Je ne sais pas quoi dire de plus sur ce film d’Erik Poppe. On aurait voulu ne jamais voir un film là-dessus, car on aurait voulu que jamais cette horreur n’ait eu lieu. Maintenant qu’elle est là, dans notre histoire collective, qu’en faire ? Un film ? Quel film ? Aller le voir ? Pourquoi ? Et pourquoi pas ?

Par Azilys Tanneau

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