Vice – Les vice-issitudes du pouvoir

Adam McKay / 2019 / 2h12 / Fin connaisseur des arcanes de la politique américaine, Dick Cheney a réussi, sans faire de bruit, à se faire élire vice-président aux côtés de George W. Bush. Devenu l'homme le plus puissant du pays, il a largement contribué à imposer un nouvel ordre mondial dont on sent encore les conséquences aujourd'hui…

C’est un film qui démarre comme une attaque cardiaque foudroyante, et se maintient en fibrillation ventriculaire tout au long des 2 heures 12 où il déroule sa folle histoire. C’est une bravade d’une remarquable insolence dont l’existence même peut faire naître la stupéfaction. C’est jouissif, c’est sauvage, c’est violemment dénué de toute illusion, et surtout, c’est méchamment drôle.

Ce cocktail improbable, c’est le dernier – et probablement le plus maîtrisé – des longs-métrages d’Adam McKay, le premier qu’il écrit seul de bout en bout, et sans doute celui qui lui vaudra la reconnaissance la plus massive aux Oscars de toute sa carrière. Vous en avez sans doute entendu parler, vous avez vu défiler les affiches jaunes et noires, intrigantes, quasi-tapageuses, qui en arborent le titre, vous avez croisé son synopsis le long de la liste des films favoris de l’année des critiques américains. Et je vais désormais m’employer à vous convaincre de courir en salles le visionner, le tout en moins de mille mots.

Vice est la quintessence pure et assumée de tout ce que notre époque peut produire de plus cynique. De son premier plan à sa conclusion glaçante en passant par son générique de fin (les vrais le sauront), le film s’applique à briser méthodiquement toute l’innocence que le spectateur pouvait encore préserver dans son petit cœur jusque-là. Après le visionnage, impossible qu’il reste chez vous le moindre soupçon de cet espoir naïf.

Le long-métrage retrace en effet l’existence d’une figure de l’ombre qui a longtemps cherché le feu des projecteurs, avant de comprendre qu’il y avait d’autres moyens que de coûteuses et humiliantes élections pour s’emparer du pouvoir – à tout hasard, se hisser à la vice-présidence des Etats-Unis. Cet homme, peu connu dans nos contrées, mais qui s’avère être la tête pensante de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis, se nomme Dick Cheney, et laissez-moi vous dire que son histoire va dé-Cheney les passions. (Pardon. Je n’ai pas pu résister).

Cheney est donc un politicien chevronné, dont la soif de pouvoir semble sans limites, et a surpassé depuis bien longtemps le niveau de ses compétences réelles. Impitoyable, calculateur, prêt aux sacrifices même les plus personnels par pur opportunisme, il apprend aux prémisses de sa carrière que s’il y a bien une chose qu’il aura besoin d’accomplir pour gravir les échelons de la Maison Blanche, c’est de se débarrasser de ses éventuelles valeurs et autres convictions. (Ah, et aussi, il mange avec les mains. En faisant beaucoup de bruit.)

Bref, Dick n’est pas vraiment quelqu’un que vous aimeriez côtoyer, et encore moins quelqu’un avec qui vous souhaiteriez travailler. C’est en tout cas ainsi que le dépeint le film – dont la sortie n’a pas dû faire très plaisir à l’intéressé.

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On découvre ainsi Cheney stagiaire, employé de la Maison-Blanche, propulsé chef de cabinet, soutenu et encouragé par sa fidèle épouse, puis très vite caracolant à la tête du parti républicain, clamant haut et fort ses convictions plus que conservatrices, lorgnant de près sur le Bureau ovale, la poigne fermement resserrée sur ses intérêts économiques, le regard détourné depuis longtemps d’un quelconque sens moral. Les années filent, charriant toujours plus de compromissions et de stratégies fourbes, jusqu’à nous mener vers les attentats du 11-Septembre, et le processus opaque qui aboutit à la guerre en Irak de 2003. C’est hypnotique. C’est d’un pessimisme notoire. C’est brillant.

Le film est irrémédiablement convaincant : dès les premiers instants, il assaille son public d’une foule d’images étourdissantes, de propos condamnables, de scandales retentissants. Son montage nerveux, saccadé, délicieusement chaotique, semble se donner tout le mal du monde pour stupéfier le plus possible le spectateur, tandis qu’il assiste à l’irréversible destruction des idéaux des personnages, au prix de leurs ambitions bouffies d’orgueil.

C’est une œuvre palpitante, extrêmement drôle, parsemée d’un humour à la fois grinçant et potache, une histoire terrifiante aussi, qui n’hésite pas à se montrer violente – et notamment sur le plan émotionnel. La réalisation est brillante, ludique et effrénée à la fois, le scénario extrêmement riche et bien construit, de sorte que le tout se déroule à un rythme implacable, et que l’on a le sentiment d’être parfaitement impliqué dans le déroulement des événements.  L’œuvre parvient à manipuler à la perfection la lente incrédulité d’un spectateur en proie à une horreur mêlée d’un inavouable amusement, le tout sur un ton à la fois intraitable et subtil.

C’est un parfait mélange entre le biopic fascinant, le thriller politique à la House of Cards, la comédie assumée et le pamphlet satirique, à ce détail près : tout est vrai. Du moins, comme le promet le réalisateur en ouverture : ils ont sacrément enquêté pour que ça le soit.

Vice incarne et diffuse ce que l’insolence peut avoir de meilleur. On a souvent tendance à la dénigrer, en ne voir en elle qu’une provocation stérile et immature, mais ce serait oublier que lorsqu’elle est constructive, mature, réfléchie, elle peut devenir l’outil le plus radical et efficace pour convaincre. C’est là le génie de Vice : offrir une version des faits assommante, incontestable, que le spectateur reçoit comme un uppercut, pour ressortir du film à la fois sonné, perturbé, transporté, hilare et scandalisé.

C’est un merveilleux moment de cinéma, porté par des acteurs fantastiques (avec évidemment en tête de liste le fameux Christian Bale, dont la métamorphose a déjà été bien commentée, et dont la courbe de poids doit être plus accidentée que le parcours du Space Mountain), des dialogues au cordeau, une image savamment étudiée, un propos ciselé. Vice se veut surprenant, étourdissant, choquant même, mais sans jamais devenir gratuit. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est réussi. C’est même d’une vice-érable cruauté.

Par Capucine Delattre

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